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Triomphale création française de Sheherazade 2, de John Adams

John Adam avec l'Orchestre symphonique de Londres. Photographie © D.R.

Dijon, 9 décembre 2016, Auditorium, par Eusebius ——

C'est à la création française de cet ample hymne à la liberté des femmes que nous avons le privilège d'assister, à Dijon, avant la Philharmonie de Paris, dirigé par le compositeur1. En première partie, Bartók et Stravinsky, dans deux œuvres peu fréquentes au concert. Du premier, les Esquisses hongroises sont l'orchestration de cinq pièces pour piano, réalisé en 1931, popularisée par Antal Dorati, puis Boulez2. De l'alternance entre le lento et un allegretto, avec un motif original du premier numéro, à la colorée, pesante et nerveuse danse de l'ours, puis au thème des violons qui va circuler dans l'orchestre frémissant et coloré, au tableautin cocasse de la légère ivresse, pour s'achever sur une danse enlevée, dans la plus pure tradition bartokienne, c'est un heureux divertissement que cette petite suite. Hélas, le LSO, qui a oublié Antal Dorati, transforme en  guimauve ces pièces enracinées dans le terroir hongrois. De la joliesse, mais plus de rythme ni de vigueur, des teintes pastel en lieu et place des couleurs vives d'Europe centrale, pas même un brin d'humour ou de grotesque dans cette « Danse de l'ours », comme dans « légèrement ivre ». Où est l'esprit ? On est très loin du compte. Oublions.

En dehors du petit cercle des passionnés de Stravinsky, le public avait découvert, il y a deux ans, cet Orpheus3, par le regretté SWR Sinfonieorchester Baden-Baden Freiburg, dirigé par Reinbert de Leeuw. Oeuvre tardive (1948), mal aimée, voire méprisée, écrite pour Balanchine et le New York City Ballet, elle renoue avec les grands mythes, illustrés déjà par Oedipus Rex (1927), Apollon musagète (1928), puis Perséphone (1934). Le langage a évolué, évidemment4. Trois scènes, qui retracent les grandes lignes de la légende. Le parti pris de pâleur (cordes, harpe, bois parcimonieux), l'écriture,  qui mêle le phrygien au diatonique et au sériel, déconcerte parfois encore. L'air de danse (pastiche de Bach, avec la harpe et les hautbois) séduit toujours. La lecture qu'en proposent John Adams et le LSO se situe aux antipodes de celle du SWR : à l'épure hiératique, intemporelle, incisive de ce dernier, le LSO oppose un lyrisme charnu, vivant. La direction épouse pleinement la dimension chorégraphique, l'orchestre s'y montre un merveilleux instrument, souple, réactif, équilibré. Manifestement le compositeur américain aime cette œuvre, qu'il dirige de façon classique, attentive, toujours claire, avec une battue d'une précision rare. L'émotion est là, particulièrement dans le finale (interlude), marche funèbre rythmée par le continuo inexorable de harpe5.

John Adam en discussion avec les journalistes à Dijon. Photographie © Gilles Abegg-Opéra de Dijon.

Le très nombreux public est venu pour le LSO, mais plus encore pour John Adams. C'est lui qui va présenter, en français, l'œuvre que nous allons entendre : Sheherazade 2 , symphonie dramatique pour violon et orchestre. C'est Shéhérazade, qui, à travers son histoire, sauve son existence, mais se fait porte-parole des femmes violentées par les sociétés les plus archaïques, sujet d'actualité brûlante, hélas ! Un premier mouvement contrasté, partition riche dont les thèmes prolifèrent, s'enchevêtrent dans un discours toujours renouvelé, rhapsodique (la jeune femme  sage ; poursuite par les « vrais croyants »). Le deuxième, sensuel, alangui, avec des cordes drues (un long désir ; scène d'amour). La poursuite du troisième (Shéhérazade et les barbus) en fait un scherzo mouvementé. Enfin la tension du dernier (évasion, envol, sanctuaire) se résout dans le calme, une sorte de dissolution éthérée. Ainsi le compositeur renoue-t-il avec le poème symphonique, sorte de suite à la Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, en quatre mouvements qui permettent de le considérer comme une symphonie concertante, où le violon brille de tous ses feux. Dès les premières mesures, on mesure l'influence de Stravinsky6. L'orchestre est rutilant, en grande formation, avec une riche percussion, un cymbalum (le santour moyen-oriental) et un célesta. Le compositeur, au métier très sûr, a retenu la leçon de tous les coloristes depuis Rimsky. Il est familier des musiques de film, des techniques d'écriture les plus contemporaines. Les amateurs de lyrique se souviennent de son Nixon in China7, puis du controversé The Death of Klinghofer.

Leila Josefowicz joue un Guarnerius, dont elle tire le meilleur parti : il sonne merveilleusement dans tous les registres, dans toutes les expressions, des plus lyriques aux plus féroces, les couleurs sont superbes. L'énergie, la sensualité, tout est là, du très grand violon. Elle fait corps avec son instrument. Rarement, exceptionnellement, l'engagement a été de cet ordre, avec une sincérité, un naturel confondants. L'observation de son expression corporelle et des traits de son visage nous en apprennent presqu'autant que la musique. Cependant, on est loin de toute forme d'exhibitionnisme : elle puise en elle-même, dans sa posture, toute l'énergie requise par son chant. Les traits spectaculaires s'enchaînent, renouvelés, la virtuosité est évidente,  qui relève aussi d'une prodigieuse mémoire musicale.

L'œuvre, malgré sa durée, suscite une écoute permanente tant le propos nous tient en haleine. Les épisodes se succèdent telles des séquences cinématographiques. Il n'est pas un moment qui laisse indifférent. Le langage, s'il est narratif, évacue tout orientalisme de pacotille, il s'inscrit dans la lignée de Berlioz, Stravinsky, Messiaen et Bernstein8.  Sheherazade 2 est appelée à devenir un classique susceptible de séduire tous les publics, sans démagogie aucune : l'écriture raffinée et efficace, le violon virtuose, la narration y participent. Un concert rare, suscitant de longues acclamations des auditeurs enthousiastes.

 

Eusebius
12 décembre 2016

1. L'enregistrement, par sa dédicataire, Leila Josefowicz, a été réalisé peu après sa création mondiale, en mars 2015, par Nonesuch.

2. Un soir dans un village de Transylvanie, Sz 39/5 ; danse de l'ours, Sz 39/10 ; Mélodie [Dirge = chant funèbre], andante, Sz 45/2 ; légèrement ivre, Sz 42/I/40 ; danse du porcher, Sz 47/2.

2. Dans moins d'un mois, c'est un autre Orphée que nous découvrirons, celui de Gluck.

3. « Ce qui compte pour la claire ordonnance de l'œuvre — pour sa cristallisation — c'est que tous les éléments dionysiaques qui ébranlent l'imagination du créateur (…) soient domptés à propos, avant de nous donner la fièvre et finalement soumis à sa loi : c'est Apollon qui l'ordonne » (Poétique musicale, p.122).

4. Sa musique, incantatoire et elliptique, qui frappe par son ironie, sa colère ou sa crudité, garde plus qu'aucune autre le privilège d'être à la fois une et multiple. (François Lesure, Stravinsky, études et témoignages, Paris, Lattès, 982, p. 8).

5. John Adams : « le compositeur est une éponge qui absorbe tous les sons qui l'environnent, quelle qu'en soit la source, il doit être ouvert à tous les sons, à toutes les influences ».

6. Interrogé, après le concert, sur l'opportunité que constituait  l'élection de Trump pour inspirer une sorte de pendant à son premier opéra, John Adams perd sa jovialité pour refuser l'humour et  déclarer avec gravité son inquiétude « j'ai grand-peur de l'avenir », et combien il faut se montrer vigilant. L'Amérique est à la croisée des chemins… 

7. John Adams rappelle lors de l'entretien suivant le concert que sa mère chantait Hammerstein, et que lui-même jouait dans un orchestre dès l'âge de huit ans.

 

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Flamboyante Magdalena KozenaÉblouissant Thomas Enhco & CoChouchane Siranossian : Ange ou diable(sse) ?La saturnale dijonnaise du Kronos QuartetUne Création de Haydn achevée et rayonnante à DijonLe testament de Sagittarius : le Musikalische Exequien, de SchützSelig sind die Toten ! [Bienheureux sont les morts] : Philippe Herreweghe dans un programme Brahms —— Voter Johann Sebastien Bach ?Plus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Mardi 13 Décembre, 2016 13:45