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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : Un parcours découverte

La musique instrumentale entre
le temps de Bach et celui de Mozart
Bohème

Jiri Antonin Benda
1722-1795

Johann Stamitz (1717-1757)  ◆  Frantisek Benda (1709-1786) ◆ Josef Antonin Stepan (1726-1797) ◆ Frantisek Ignac Antonin Tuma (1704-1774).

Frère de Frantisek, Jiri Antonin — parfois prénommé Georg Anton — a été le plus illustre des frères (et sœurs) Benda qui consacrèrent leur vie à la musique, et doit surtout sa notoriété à ses œuvres dramatiques (Singspiele et mélodrames) qui eurent une influence décisive sur l'évolution du théâtre musical allemand, notamment sur l'opéra mozartien. « Mais à côté de nombreux concertos et symphonies, une cinquantaine de sonates et sonatines pour clavier témoignent de son intérêt constant pour la musique instrumentale. Elles le montrent attaché au style des fils de Bach, en particulier de Carl Philipp Emanuel, avec cependant de fortes marques individuelles, ne serait-ce que ce mélodisme où remuent parfois des souvenirs de sa Bohème natale. Dans un registre étendu de la gravité à l'insouciance, de l'allégresse à la mélancolie, voire à la douleur, il écrit une langue pure, ferme, quelquefois travailleuse […], mais toujours efficace. »1

Nettement plus jeune que Frantisek, et de plus venu tard à la composition, il nous apparaît largement comme un musicien du dernier quart de siècle, et en cela parfois plus proche de Mozart que de son ami Emanuel Bach. Peut-être aussi son existence lui donna-t-elle des ouvertures qui furent refusées à d'autres : après de solides études classiques et musicales chez les jésuites en terre bohémienne, il « rejoignit à Berlin, en 1742, son frère aîné à la Cour de Frédéric II, y séjournant jusqu'en 1750, année où il passa au service du duc Frédéric III de Saxe-Gotha comme Kapellmeister. À ce poste, véritable carrefour européen de la pensée libre véhiculée par la Franc-Maçonnerie et la philosophie du Siècle des Lumières, il eut le privilège de se familiariser avec les idées de Voltaire, Rousseau, d'Alembert et des Encyclopédistes (…) et même de voyager pendant six mois (1765-1766) en Italie… »2

Œuvres pour clavier

En grande partie (trente-quatre pièces), elles sont constituées de sonatines en un seul mouvement qui, malgré leur modestie — car beaucoup s'adressent à des amateurs aux moyens limités — méritent vraiment un détour. Dans ces pièces publiées tardivement (1780-1787), J .A. Benda s'affirme comme un vrai maître de la petite forme. « La concision lui réussit mieux qu'à d'autres ; il y joint le dépouillement (car on peut faire court et épais, court et copieux). Avec si peu de moyens, c'est un art plus roué qu'on ne pense ; il n'est que d'examiner l'emploi des silences ; on assiste souvent à de petites scènes de théâtre, d'autant plus parlantes qu'elles se réduisent à l'essentiel. »3  S'il fallait n'en citer qu'une, ce serait peut-être la treizième en ut mineur, pour son originalité : « D'abord, ce n'est pas une miniature […], mais un véritable mouvement de sonate, avec développement ; mais surtout, elle s'arrange pour opposer, à une époque cruciale de l'histoire de la musique, l'ancien monde et le nouveau : le thème A, écrit à trois voix, à l'ancienne, se voit rétorquer, après un point d'orgue significatif (véritable trou dans la trame !), un thème B à la moderne, accompagné prestement et lestement d'arpèges brisés, et aussi déluré que le premier était grave. »4

Jiri Antonin Benda, Sonatines en la mineur et en ut mineur par Marco Vitale.

 

Sonatine no 6 en mineur

Mais bien sûr, c'est à ses sonates (en trois mouvements) que le musicien donne la plus riche substance, et c'est à elles que vont surtout les suffrages des connaisseurs. J.A. Benda en publia seize, dont six en 1757 et les dix autres en 1780-1787, en même temps que ses sonatines. De la première (en si♭majeur, fortement teintée d'Empfindsamkeit) à la toute dernière, la plupart sont remarquables de richesse et de variété, et marquées par une intensité, un pouvoir dramatique et une tendresse qui renvoient à la citation de Guy Sacre reprise plus haut dans notre propos liminaire sur le compositeur. Qui plus est, et ceci aide à comprendre que Mozart ait eu un faible pour cette musique, nombreux sont les moments qui préfigurent l'art du divin Wolfgang, comme cet andante con moto (en la majeur)si émouvant de la neuvième Sonate, avec « la courbe de la mélodie, ses élans, ses replis, les sixtes qui l'attendrissent, et jusqu'à tel amuissement dans le mode mineur. »5  On voudrait tout autant mettre en exergue de nombreuses pages pétillantes d'esprit ou habitées d'une allégresse hautement communicative, mais on ne peut s'empêcher de citer au tableau d'honneur, pour leur pouvoir émotionnel tout particulier, trois sonates en ut mineur (les septième, douzième et quinzième), avec une mention spéciale pour la douzième et son admirable mouvement lent aux modulations aventureuses et pathétiques dans lequel Guy Sacre voit un sommet expressif de l'art de J.A. Benda.

Sonate no 2 en sol majeur, I. Un poco allegro, par Antonio Piricone

 

Sonate no 3 en mineur, II. Andantino, par Sylvia Georgieva, clavecin

 

Sonate no 9 en la mineur, I. Allegro, par Claudio Colombo.

 

Sonate no 11 en fa majeur, par Barbara Fry.

Concertos et Symphonies

Outre un concerto pour alto, on dispose de quelques concertos pour clavecin de J. A. Benda. A mi-chemin du baroque tardif et du classicisme naissant, ces œuvres témoignent généralement « d'une inspiration solide et d'un naturel volontiers tragique qui se manifestent par des tonalités sombres ou des accents torturés, un peu à la manière de Carl Philipp Emanuel Bach mais sans l'inventivité formelle ni les audaces du fils du Cantor. On sent trop souvent la formule […] et seuls les andantes accueillent un lyrisme moins sanglé dans des schémas ailleurs trop rigides. »6

Concerto en si mineur, III. Allegro, par Les Talens Lyriques, sous la direction de Christophe Rousset.

 

Concerto en fa mineur, par Vaclav Luks & Collegium 1704.

 

Concerto en sol majeur? par Vaclav Luks & Collegium 1704.

Le compositeur semble beaucoup plus libre, et, partant, plus séduisant et convaincant, dans ses douze Sinfonias. Parsemées de passages concertants, riches d'une orchestration colorée qui donne à penser que le musicien était bien au fait des pratiques de Mannheim, ces symphonies « évoquent parfois les ouvrages du jeune Haydn, plus souvent ceux de Carl Philipp Emanuel Bach. La 6e, particulièrement attachante, a tout de la symphonie concertante avec violon solo. La 9e passe par un Arioso con sordini qui pourrait être introduit dans un concerto pour hautbois. La 12e démarre sur un thème en zig-zag insolite qui, d'emblée, retient fortement l'attention de l'auditeur… D'autres exemples pourraient être aisément trouvés, qui mettraient en évidence la diversité esthétique et émotionnelle de ces délicieuses partitions. »7

Sinfonia no 4 en fa majeur, par le Czech Chamber Philharmonic, sous la direction de Vojtech Spurny

 

Sinfonia no 2 en sol majeur par le Czech Chamber Philharmonic, sous la direction de Vojtech Spurny.

 

Sinfonia no 6 en mi♭majeur.

Notes

1. Sacre Guy, La musique de piano, dictionnaire des compositeurs et des œuvres. Robert Laffont, Paris 1998, p. 391.

2. Hamon Jean, dans « Répertoire » (100), mars 1997.

3. Sacre Guy, op. cit., p. 394. 4. Ibidem., p. 395.

5. Ibidem, p.393.

6. Macia Jean-Luc, dans « Diapason » (383), juin 1992.

7. Dupart Jean, dans « Diapason » (423), février 1996.

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