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Rayen Sakka, Doctorant à l'institut supérieur de musique de Tunis.

Lionel Tertis (1876-1975) : histoire d'un musicien virtuose et son rôle déterminant dans l'évolution de l'alto au xxe siècle

Lionel Tertis

 

Par Rayen Sakka, 6 juin 2016 ——

1. Introduction — 1.1 Lionel Tertis, son premier contact avec l'alto et son Début de carrière — 2. La carrière de Lionel Tertis — 2.1 Lionel Tertis altiste d'orchestre — 2.2 Lionel Tertis chambriste — 2.3 Lionel Tertis soliste — 2.4 Lionel Tertis l'enseignant — 3. L'enrichissement du répertoire et la fabrication d'un nouveau modèle d'alto — 3.1 Les compositions dédiées à Tertis — 3.2 Son modèle d'alto — Conclusion — Bibliographie .

1. Introduction

Tout d'abord, il est important de savoir comment l'alto était considéré dans le passé, avant les réformes de l'altiste anglais Lionel Tertis. En 1752, le compositeur flûtiste et théoricien allemand J. J. Quantz décrit l'alto comme un instrument

De peu d'importance dans l'établissement musical. La raison est peut-être qu'il est souvent joué par des personnes qui sont : soit encore des débutants dans l'ensemble ou n'ont pas de don particuier qui se distingue sur le violon1.

Conformément à cette conception, Hector Berlioz (1803-1869) en reprend la substance dans son traité d'instrumentation et d'orchestration en 1844, il admet que l'alto est un instrument méconnu, jugé sans charme et négligé par les musiciens des époques précédentes2. Lionel Tertis, altiste virtuose, s'est retrouvé dans une situation inchangée depuis plus de deux siècles. Les altistes de son époque étaient considérés comme de très modestes violonistes. Tertis, le chantre de l'alto, a fait d'énormes efforts pour élever le niveau du jeu de l'alto au cours du xxe siècle et pour élargir son répertoire aussi, c'est grâce à lui que le monde de l'alto a connu une grande évolution.

William Primrose évoque Lionel Tertis dans son livre intitulé Violon et alto :

Il lutta, il livra un combat héroïque et finit par s'imposer. Pour ceux d'entre nous qui le suivirent, ce fut beaucoup plus simple et les lettres de noblesse furent vite reconnues. À ma connaissance, Tertis fut le premier à affirmer l'unicité et l'essence de l'alto, comme je l'ai déjà souligné. Il définit la personnalité propre de l'instrument ; et à l'idée qu'on pouvait jouer de l'alto comme du violon, mais une quinte plus bas, il entrait dans une colère fulgurante et terrible3.

Plusieurs interrogations nous ont conduit à aborder ce thème. Nous en exposons l'essentiel :

Qui est Lionel Tertis ? Comment sa carrière d'altiste a-t-elle pris corps ?

Quels sont les nouveaux standards et les traditions modernes qui l'ont mené à devenir un altiste chambriste, soliste et professeur ?

Comment Tertis a-t-il enrichi et développé le répertoire de l'alto ?

Quelles sont les circonstances et les caractéristiques de son nouveau modèle d'alto ? Comment ont-ils affecté la lutherie de l'instrument ?

1.1. Lionel Tertis, son premier contact avec l'alto et son début de carrière

Lionel Tertis est né le 29 décembre 1876, dans le nord de l'Angleterre, et il est mort à l'âge de 98 ans en 19754.Tertis prend des cours de piano dès l'âge de trois ans, mais il est attiré par le violon :

Tout au long de mes études de piano, mon ambition était de devenir un violoniste. Quand j'eus douze ans, je me rendis compte que pour atteindre ce but, il serait nécessaire d'utiliser mon piano professionnellement pour acquérir les moyens de suivre des leçons de violon5.

Ensuite, Lionel Tertis a intégré le « Trinity College of Music »  à l'automne de 1892 où son premier instrument était le piano et où il a également suivi ses premiers cours de violon. En 1895, il s'est inscrit au « Royal Academy of Music » de Londres. Par ailleurs, la vie de Tertis était sur le point de prendre un nouveau tournant, ce qu'il a merveilleusement décrit dans son autobiographie :

Quand je suis arrivé à l'âge de dix-neuf ans, un compatriote, étudiant de violon, Percy Hilder Miles, est venu à moi me suggérant de prendre l'alto. Il voulait former un quatuor à cordes, et il n'y avait pas un étudiant d'alto à l'académie6.

Tertis était enthousiaste de jouer au sein d'un quatuor, le petit ensemble de musique de chambre a mis au travail une œuvre de Beethoven et peu de temps après, a donné un concert pour Alexander Mackenzie7.Ce dernier, ébloui par l'interprétation de Tertis à l'alto et par l'enrichissement qu'il offrait au quatuor l'a fortement complimenté8.

Dès lors, Lionel Tertis s'est consacré à l'alto cinquante-cinq ans de son existence. Il a fait de l'évolution de cet instrument la mission de sa vie.

2. La carrière de Lionel Tertis

2.1 Lionel Tertis altiste d'orchestre

En 1901, Lionel Tertis obtint une place au sein du Queen's Hall Orchestra dirigé par Henry Wood comme violoniste. Il commença à jouer au dernier pupitre des seconds violons, tout en pratiquant parallèlement l'alto. À cette époque on manquait cruellement d'altistes, Henry Wood ayant entendu parler de l'habileté de Tertis sur l'instrument, le nomma chef pupitre de la section d'alto, charge que Tertis a occupée jusqu'en 19049. Tertis y a beaucoup appris quant au travail de détail, mais aussi en discipline et en ponctualité.

En 1904, Tertis décida de se consacrer entièrement à sa carrière de soliste. Suite à un conflit avec le directeur de l'orchestre, une quarantaine de musiciens ont collectivement démissionné pour former un nouvel orchestre, l'Orchestre symphonique de Londres. Tertis y a été invité comme chef de pupitre d'alto, mais rejette l'offre afin de poursuivre sa carrière de soliste. C'est en 1909, après une pause de cinq ans, que Tertis est finalement revenu jouer au sein d'un orchestre, comme altiste soliste de l'orchestre symphonique de Beecham10.

2.2 Lionel Tertis chambriste

Depuis le début de sa carrière, Tertis a souvent été invité à jouer dans des ensembles de musique de chambre. De 1901 jusqu'à la Première Guerre mondiale, Tertis a fait partie de plusieurs quatuors à cordes tels que les quatuors de Wessely, de Londres, de Louis Zimmermann, d'Émile Sauret, de Kruse Willy Hess11.

Le 23 février 1906, il a remplacé Oskar Nedbaldans dans le Bohemian Quartet, il a pu alors attirer l'attention par sa virtuosité au premier concert, à l'Aeolian Hall de Londres, et s'est rapproché d'artistes de renommée internationale comme Pablo Casals12, Arthur Rubinstein13, Eugène Ysaÿe14, Jacques Thibaud15 et York Bowen16 17.

D'autre part, il a rencontré le violoniste autodidacte d'origine anglaise Albert Sammons, avec il s'est produit et a enregistré quelques disques18.

Pendant la Première Guerre mondiale, il a contacté le pianiste autrichien William Murdoch, avec lequel il a donné de nombreux récitals en quatuor à cordes avec piano. Beaucoup de revues musicales et de journaux ont donné des échos favorables à leurs concerts, comme The Strad et The Musical Times19.

L'engagement de Tertis dans des ensembles de musique de chambre, avec des musiciens prestigieux, et l'attention renouvelée de la presse musicale quant à l'alto, marquent l'accession de l'alto au rang de tous les autres instruments dans la musique de chambre. L'alto n'est plus considéré comme un instrument de fond. Tertis a établi une nouvelle norme dans le jeu d'ensemble : celle que chaque musicien doit être un interprète au plus haut niveau, l'altiste ne faisant pas exception.

2.3 Lionel Tertis soliste

Quand j'ai commencé à jouer de l'alto comme un instrument solo, les préjugés et les réprobations étaient mon lot. L'opinion générale était alors que l'alto n'avait pas droit aux parties solistes, voire que sa place dans la famille des cordes était des plus modestes.20

Cette citation dépeint l'attitude générale envers l'alto, au début de la carrière de Tertis. Il était extrêmement rare d'entendre un solo d'alto à cette époque et les altistes eux-mêmes ignoraient le registre supérieur de l'instrument. Afin de prouver qu'il était bien possible de jouer dans des registres plus élevés et d'avoir toujours une bonne qualité sonore, Tertis a décidé d'exécuter deux grands concertos pour violon à l'alto: ceux de Mendelssohn et  de Wieniawski21.

Au demeurant, un des premiers concerts en soliste que Tertis a donnés était en collaboration avec Hans Wessely. Ils avaient joué ensemble dans le même quatuor. Un jour Wessely lui a montré la partition de la symphonie concertante de Mozart pour violon et alto. Ils ont été ravis par cette œuvre captivante, ils ont fait une première exécution à Londres22. Cependant, l'opinion sur l'alto soliste est resté inchangé pendant plusieurs années après l'exécution de la symphonie concertante. Le 18 mai 1911, Tertis a donné la première exécution de la suite de Dale pour alto et orchestre, sous la direction d'Arthur Nikisch23, mais le chef fut très insatisfait de la prestation de Tertis. Au cours de la même année, Tertis a donné un récital à l'Aeolian Hall à Londres, avec au programme sa transcription pour alto de la chaconne en mineur pour violon de Bach. Il fait part de sa frustration :

Je l'avais pratiquée [la Chaconne] pendant des années, et dans la simplicité de mon cœur, imaginé que l'audacieuse entreprise ferait parler toute la ville de l'alto [...] La première fois dans l'histoire, autant que je pusse savoir, que la Chaconne a été réalisée à l'alto, a été ignoré par tous les journaux.

En 1922, après ses déceptions anglaises, Lionel Tertis a entamé sa première tournée aux États-Unis. Il évoque ses expériences américaines, et les grandes différences dans les deux pays :

Au cours de cette première tournée, j'ai appris comment il était inspirant de jouer en Amérique. [...] Il y avait une grande différence entre l'accueil que je recevais ici et l'opposition tenace à mes efforts lors de mes premières années comme propagandiste de l'alto soliste, dans mon propre pays, où je devais frayer en force mon chemin, à travers un labyrinthe dense d'antagonisme et de préjugés. J'étais littéralement traité comme un intrus néfaste. On entendait très souvent en Angleterre le commentaire : « L'alto n'a jamais été conçu pour être un instrument soliste. ». [...] Mais en Amérique, mes efforts pour élever le statut de l'alto ont été immédiatement  accueillis à bras ouverts25.

Un an après que Tertis eut été chaleureusement accueilli en Amérique, il reçut une invitation pour jouer la symphonie concertante de Mozart aux côtés de son modèle et source d'inspiration : Fritz Kreisler. Après deux représentations, réussies, l'une au Carnegie Hall de New York et l'autre à Boston, Kreisler a suggéré de donner cette œuvre à Londres, au prestigieux Royal Albert Hall. Ce concert du 22 juin 1924 a marqué un tournant dans la carrière de Tertis, il a été l'élément déclencheur d'une nouvelle opinion sur l'alto en Angleterre. C'était une fierté pour Tertis de jouer avec Kreisler, l'un des plus célèbres violonistes de son époque, il le surnommait « dieu du violon »26. 

En fait, Tertis a joué la symphonie concertante de Mozart de nombreuses fois accompagnée des meilleurs violonistes. Outre Fritz Kreisler, on peut citer Eugène Ysaÿe, Jacques Thibaud, Adolf Busch, et William Primerose, quant à lui futur altiste27.

Tertis a commencé à créer un grand nombre d'œuvres pour alto, y compris le 21 mars 1930, celle de sa transcription pour alto du concerto pour violoncelle d'Elgar, sous la direction d'Elgar en personne, intéressé par le projet28.

Une autre grande contribution au répertoire pour alto fut le concerto que Walton dédia à Tertis, créé en  Écosse sous la direction Adrian Boult en décembre 1932. Une chose assez stupéfiante est advenu pendant ce concert : Les applaudissements dans fin du public ont amené le soliste et l'orchestre à rejouer tout le concerto29.

À cette époque, l'image de Lionel Tertis comme altiste soliste était révolutionnaire. Donner tout un concerto en bis, était un événement extravagant dans l'histoire des concerts de musique classique, ce qui est toujours le cas aujourd'hui. Le public fasciné est resté jusqu'à la fin de la reprise.

L'alto, mis au second plan par les musiciens, était considéré comme un modeste élément en musique de chambre ou à grand orchestre. L'idée que l'alto puisse être un instrument solo ne s'est imposée qu'après l'apparition de Lionel Tertis sur la scène des concerts. Il fut assez patient pour supporter les années infructueuses pendant lesquelles ses concerts ont été ignorés par la presse, sans compter les commentaires désobligeants de ses collègues altistes. Grâce à sa grande virtuosité, sa détermination, son enthousiasme, et son travail acharné, il a réussi finalement à donner à l'alto une place importante dans le monde musical.

2.4 Lionel Tertis l'enseignant

Tertis a travaillé l'alto avec acharnement, mais il a rencontré un énorme obstacle pour approfondir sa technique dans le cadre de ses études, étant donné que son professeur, Hans Wessely, violoniste, connaissait peu les spécificités de l'alto. Il a donc été contraint de continuer à étudier l'instrument en autodidacte en se référant essentiellement à l'écoute de grands artistes30

Suite à ce travail, il a été nommé professeur assistant d'alto de 1899 à 1900 à l'académie royale de musique, et un an après, professeur titulaire. Un de ses élèves les plus talentueux fut Eric Coates? qui a étudié sous sa direction de 1906 à 1909. Au cours de la première leçon, Coates a joué et il a été convenu qu'il ne pratiquera que des coups d'archet lents au cours du prochain mois, parfois trois ou quatre heures par jour. Il a commenté donc à ce sujet:

Sa sonorité était glorieuse - si seulement je pouvais faire avec mon alto un dixième aussi beau, je pratiquerais des coups d'archet courts pour le reste de ma vie. Je sentais qu'il était un bon professeur. [...]Les progrès de ma sonorité étaient remarquables et je pense que Tertis en était satisfait31. 

Tertis était un enseignant très strict qui ne tolérerait aucune mauvaise intonation :

Un ancien élève auquel j'ai enseigné à une période tardive, Paul Cropper [...] m'a récemment rappelé des propos que je lui ai tenus, qui peuvent être considérées comme assez typiques de mon attitude tout au long de ma vie d'enseignant : « Si vous ne pouvez pas jouer chaque note juste de cette première page pour la prochaine fois, je ne veux plus jamais vous revoir32.

Un autre des étudiants de Tertis, Harry Danks décrit un de ses cours avec le célèbre altiste :

Je me souviendrai d'un cours particulier que je pensais avoir préparé à fond et je me suis rendu à son domicile avec confiance espérant éloges et encouragements. [...] Dès le premier accord, j'étais en difficulté et il ne voulut pas que je passe à la deuxième mesure, jusqu'à ce que je puisse le convaincre que je savais quelles notes étaient fausses.

Danks continue à écrire à propos de la fin de cette leçon :

Il a ouvert la porte, et il a dit que si je ne pouvais pas montrer beaucoup plus de progrès, qu'il était inutile de continuer avec lui33.

Ce que Tertis a pu atteindre en si peu de temps est absolument incroyable. Il a touché l'alto pour la première fois à l'âge de dix-neuf ans, six ans plus tard il est nommé professeur titulaire à l'académie royale de musique. Grâce à son travail acharné, il a pu mener à la réussite de nombreux projets. Non seulement sa carrière d'interprète, mais aussi son parcours de professeur. Tertis était un professeur très exigeant, en particulier pour ce qui concerne l'intonation et la qualité sonore. Bien des étudiants appliqués ont bénéficié de cet excellent apport pédagogique et sont devenus par la suite de très bons altistes, voire des musiciens célèbres dont Eric Coates, Paul Copper, Harry Danks et William Primrose. Ces élèves ont été amenés à prendre la relève de leur professeur pour promouvoir leur instrument, ils ont joué un rôle important dans la poursuite de projet de Tertis : celui de donner à l'alto la place qu'il mérite au sein de la vie musicale.

3. L'enrichissement du répertoire et la fabrication d'un nouveau modèle d'alto

3.1 Les compositions dédiées à Tertis

Au début du xxe siècle, il n'y avait qu'un nombre limité d'œuvres importantes écrites pour alto. L'écriture pour cet instrument était une tâche secondaire, selon Tertis : Les éditeurs n'auraient pas envisagé quelque chose du genre; pour eux, c'était une proposition commerciale franchement mauvaise34.

Benjamin Dale et York Bowen furent les premiers, parmi ses amis, compositeurs, qui ont contribué à enrichir le répertoire de l'alto, Arnold Bax les a suivis plus tard. Benjamin Dale a composé plusieurs œuvres, dont sa suite pour alto et piano opus 2. Tertis ayant particulièrement aimé le deuxième mouvement de cette œuvre a demandé au compositeur de l'arranger pour alto et orchestre. Tobias Matthay35 le décrit comme « le meilleur mouvement lent depuis Beethoven. » Une autre œuvre de Dale digne d'être mentionnée est l'Introduction et Andante, opus 5 pour six altos. Elle a été composée pour une conférence donnée par Tertis à l'Aeolian Hall le 9 juin 1911, The Musical Times en rendit compte: L'introduction et Andante est une œuvre d'une beauté remarquable, de puissance et d'originalité. L'effet de l'ensemble est presque beethovénien en majesté et en grandeur36. »

La contribution majeure de York Bowen au répertoire de l'alto est le concerto en do mineur, opus 25, dédicacé à Tertis qui l'a créé le 26 mars 1908, à Hôtel de la Reine. The Morning Post  a publié plus tard une critique favorable  sur cette œuvre et l'interprétation de Tertis :

Ce concerto a  toujours marqué l'esprit  de celui qui l'entend grâce à ses particularités qui rappellent le style de Debussy, l'alto, instrument solo de cette œuvre est traité avec délicatesse et un savoir très approfondi, raisons pour lesquelles Tertis l'a parfaitement joué37.

Arnold Bax a également composé un certain nombre  d'œuvres pour Tertis. Sa pièce pour alto et piano, composée en 1904, fut la première écrite spécialement pour l'alto. Elle a été exécutée par Tertis le 6 décembre 1904 à l'Aeolian Hall. The Musical Standard la décrit comme Une des œuvres les plus avancées dans le programme. [...] Elle respire un esprit presque de rébellion et d'émeute au long de ses pages ferventes38

On peut aussi noter un autre apport important au répertoire: la sonate d'Arthur Bliss pour alto et piano, écrite pour Lionel Tertis en 193339.

Les exemples mentionnés ci-dessus ne sont qu'une sélection très partielle des nombreuses œuvres composées pour le virtuose Lionel Tertis. Elles concrétisent la grande influence que Lionel exerça sur le monde musical et les jeunes compositeurs. Ces œuvres ont enrichi et élargi le répertoire de l'alto, pour le plaisir privé des altistes, mais aussi pour les programmes des concerts.

Alors que Tertis a toujours été apprécié par les compositeurs qui lui dédiaient des œuvres, il a maintenu un niveau élevé d'exigence, en de rares occasions il a refusé d'exécuter des morceaux qu'il estimait ne pas être à la hauteur. En 1900, Tertis a rencontré Percy Grainger, qui a composé à son attention une œvcre qui déplut à Tertis. Il ne l'exécuta jamais40.

Il refusa également de jouer le concerto pour alto que le compositeur anglais William Walton lui avait dédié. Dans son autobiographie l'altiste s'explique :

Une œuvre dont je n'ai pas donné la première audition est le magistral concerto de Walton. Avec honte et contrition, je confesse que lorsque le compositeur m'a offert de le créer, j'ai refusé. Je ne le sentais pas bien à ce moment ; mais il est aussi vrai que je n'avais pas appris à apprécier le style de Walton. [...] Il m'a fallu du temps pour réaliser le rôle de ce concerto dans le répertoire de l'alto, et la profonde gratitude que nous, qui jouons de l'alto, nous devrions éprouver envers le compositeur, la reconnaissance, aussi à Beecham pour avoir suggéré à Walton la composition d'un concerto pour alto pour moi41.

Il est dommage que deux compositeurs comme Maurice Ravel et Alexandre Glazunov n'aient pas pu réaliser les œuvres promises à Lionel Tertis à cause de leur mort prématurée. D'un autre côté, d'autres compositeurs ont autorisé l'altiste virtuose à adapter une de leur œuvre, comme Erno Dohnanyi et Frederick Delius42.

Le répertoire d'alto a non seulement été enrichit grâce aux œuvres composées pour Lionel Tertis, mais lui-même a transcrit et arrangé une grande quantité de pièces. Un de ses exploits et réussites en la matière est le concerto pour violoncelle d'Elgar qu'il achève en 1928. Le compositeur lui-même a soutenu la transcription de Tertis et l'a autorisé à imprimer l'avis en majuscule sur la partie d'alto : « arrangé avec l'approbation du compositeur ». Il a également arrangé pour son instrument la chaconne de Bach pour violon seul, les sonates pour violon nos 2 et 3 de Delius, et la sonate en mi mineur de Johannes Brahms43.

Il est difficile d'imaginer ce que serait aujourd'hui le répertoire de l'alto sans l'apport opulent de Lionel Tertis. Les nombreuses œuvres qui lui ont été dédiées prouvent son influence non seulement sur les compositeurs, mais aussi sur les musiciens. En général, les transcriptions qu'il a offertes sont un ajout durable au répertoire altiste, on les joue encore de nos jours.

3.2 Son modèle d'alto

En 1937, Lionel Tertis a décidé de prendre sa retraite à cause de rhumatismes au bras droit44. Mais, mais cela ne mis pas un terme à ses activités musicales, il s'occupa alors de la conception d'un nouveau modèle d'alto.

Depuis 1924, Tertis jouait un alto Domenico Montagnanade de 1727, cet instrument mesurait dix-sept pouces et un huitième45 de longueur de corps. En 1926, à l'occasion d'un récital à Bideford, Tertis fit la connaissance d'Arthur Richardson46, une rencontre qui concrétisa un de ses projets. Dans son autobiographie, l'altiste décrit leur première rencontre :

Il est venu me voir dans la loge, afin de demander la permission de faire une copie de mon instrument. Au cours de notre conversation, il s'est adressé à moi comme un homme dont l'instinct artistique éclipsait l'aspect commercial son savoir-faire, et j'ai décidé qu'il serait le luthier avec lequel je collaborerai dans la tentative de produire un alto idéal47.

Beaucoup de personnes furent intéressées par la nouvelle lutherie,  parmi elles M. Charles Gill Lovett, un architecte et un luthier. En conséquence, sept altos furent fabriqués48.

Le 4 décembre 1950, Tertis organisa un concert dans lequel sept modèles furent utilisés. Pour la sonate de Brahms, William Primrose, son étudiant, joua sur quatre altos différents, un pour chaque mouvement, dans le but de montrer la facilité avec laquelle on peut changer d'un instrument à l'autre, d'une même taille standard, sans que cela affecte la qualité du rendu sonore49.

En 1956, la promotion du nouveau modèle connut un essor phénoménal : Pendant une visite aux États-Unis, Tertis se produisit devant Rembert Wurlitzer et son assistant Sacconi, deux spécialistes de la lutherie des instruments et des archets qui ont été impressionnés par le timbre de l'instrument. Par la suite Tertis a obtenu une liste de trois cents luthiers professionnels en Amérique50.

Tertis leur a envoyé gratuitement une copie détaillée des dessins de son modèle d'alto. Plus tard, en 1965 : une soixantaine de luthiers aux États-Unis adoptèrent ces documents, pour construire le modèle de Tertis51.

Le succès de ce nouveau modèle s'est propagé aussi dans d'autres pays : en France avec Marcel Vatelot, en Australie avec Arthur Edward Smith, en Argentine avec Emilio Petraglia, et à Prague avec Karel Vavra52.

L'idée de Tertis, celle de mettre au point un nouveau modèle, était d'obtenir un instrument à la sonorité riche, mais encore d'une taille facile à manipuler. Le fait que plusieurs luthiers de différents pays du monde ont construit son modèle montre l'immense impact qu'il eût sur eux. Ses efforts pour promouvoir une taille standard à l'alto ont fini par se concrétiser, ses nouvelles dimensions se sont imposées. Tertis n'a pas cherché à en faire un projet commercial, et il n'a eu aucun bénéfice ou récompense pécuniaire pour son innovation.

Conclusion

Lionel Tertis a contribué au développement du rôle de l'alto qui était, avant lui, utilisé comme un instrument de remplissage. Il lui a donné le statut d'instrument soliste au même rang, pour les cordes, que le violon et le violoncelle. Malgré que son entourage n'ait pas pris en considération ses efforts pendant de nombreuses années, Tertis a réussi, en de multiples tentatives et essais et une grande confiance en lui, à contribuer d'une manière décisive à l'évolution de l'alto.

Ses aptitudes techniques et musicales ont été reconnues par un grand nombre de musiciens de renommée mondiale commePablo Casals, Arthur Rubinstein, Eugène Ysaye, Jacques Thibaud, Albert Sammons. À la fin de sa vie, il était le plus célèbre des altistes, mais aussi le premier à tenir le devant de l'orchestre. Il était un professeur respecté par ses étudiants, dont certains sont devenus à leurs tours des virtuoses comme Eric Coates, Paul Copper, Harry Danks et William Primrose. Lionel Tertis a inspiré un grand nombre de compositeurs anglais du xxe siècle qui lui ont composé des œuvres tels : Benjamin Dale, York Bowen, Arnold Bax, Arthur Blisset William Walton.

Le résultat a été une transformation du répertoire de l'alto, avec des œuvres encore exécutées régulièrement de nos jours et qui le seront certainement encore longtemps. D'autre part, Lionel Tertis a enrichi le répertoire de l'alto avec des arrangements et des transcriptions, dont la plus célèbre est le concerto d'Elgar. À la fin de sa carrière, il s'est occupé de la lutherie de l'alto, en introduisant son nouveau modèle. Son imagination lui a permis d'avoir des idées novatrices, mais il s'est inspiré aussi du travail des luthiers pour concevoir ce nouvel alto. Ce dernier a connu un succès dans de nombreux pays. Même si le modèle Tertis, ne s'est pas généralisé, les efforts pour aboutir à un instrument le plus facile à jouer par sa taille et sa forme ont contribué au développement de la lutherie et de l'organologie de l'alto. Lionel Tertis fut une forte personnalité qui n'a jamais renoncé à ses objectifs qu'il a parfaitement achevés.

Notes

1. QUANTZ (Johan Joachim), On Playing the Flute (1752), traduction anglaise de E. Reilly, NortheasternUniversity Press, Boston, p.237.

2. BERLIOZ (Hector), Grand traité d'instrumentation et d'orchestration modernes, Paris, éd. Henry Lemoine, 1970, p.34.

3. MENHUIN (Yehudi) et Primrose (William), Violon et alto, éditions Hatier, Paris, 1978, p.140.

4. LAINE (Frédéric), L'alto, Anne Fuzeau, Paris, 2010, p. 173.

4. TERTIS (Lionel), My Viola and I, London, Paul Elek, 1974, p.6.

6. TERTIS (Lionel), op. cit., p.15.

7. Alexander Mackenzie : compositeur et un chef d'orchestre britannique.

8. TERTIS (Lionel), op. cit., p.16.

9. RILEY, (Maurice), The History Of The Viola, Michigan : Braun – Brumfiel, 1980, p.245.

10. TERTIS (Lionel), Ibid., p.23.

11. TERTIS (Lionel), Cindrella No More, London, Peter Nevill, 1953, p.52.

12. Pablo Casals : violoncelliste et un chef d'orchestre espagnol.

13. Arthur Rubinstein : pianiste polonais.

14. Eugène Ysaye : violoniste, un compositeur et un chef d'orchestre belge.

15. Jacques Thibaud : violoniste français.

16. York Bowen : compositeur et un pianiste Britannique.

17. LAINE (Frédéric), op. cit., p.173.

18. MOLKHOU (Jean-Michel), Les grands violonistes du XXe siècle, Tome I, Buchet-Chastel, Paris, 2011, p. 58-59.

19. WHITE (John), The First Great Virtuoso Of The Viola : Lionel Tertis,  : The Boydellpress, Woodbridge 2006, p.43.

20. TERTIS (Lionel), My Viola And  I, p.16.

21. http://www.naxos.com/person/Lionel_Tertis/3304.htm

22. TERTIS (Lionel), op. cit., p.19.

23. Un fameux chef d'orchestre hongrois.

24. TERTIS (Lionel), op. cit., p.43.

25. Ibid., p.51-52.

26. Ibid., p. 54.

27. LAINE (Frédéric), op. cit., p.173.

28. WHITE (John), op. cit., p.100.

29. TERTIS (Lionel), op. cit., p.71.

30. Ibid., p. 16.

31. WHITE (John), op. cit, p.15.

32. TERTIS (Lionel), op. cit. p.61.

33. DANKS (Harry), « On the Tenthanniversary of Tertis's Death », dans The American Viola Society, newsletter no 28, avril 1985, p. 6.

34. TERTIS (Lionel), op. cit. p. 33.

35. Tobias Matthay : pianiste et un compositeur.

36. WHITE (John), op. cit., p. 17.

37. Ibid., p. 19.

38. Ibid., p. 20.

39. TERTIS (Lionel), op. cit. p.74.

40. Ibid., p. 35-36.

41. Ibid., p. 36.

42. LAINE (Frédéric), op. cit., p.173.

43. TERTIS (Lionel), op. cit., p65.

44. LAINE (Frédéric), op. cit., p.173.

45. 43,5 cm.

46. WHITE (John), op. cit, p.67.

47. TERTIS (Lionel), op. cit., p88.

48. Ibid., p. 39.

49. Ibid., p. 101.

50. WHITE (John), op. cit., p.238.

51. TERTIS (Lionel), op. cit., p.107.

52. LAINE (Frédéric), op. cit., p.211.

Bibliographie

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WHITE (John), The First Great Virtuoso Of The Viola: Lionel Tertis, the boydell press, Woodbridge, 2006.

Site d'internet

http://www.naxos.com/person/Lionel_Tertis/3304.htm

 

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Mardi 7 Juin, 2016 3:16