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Aimer à n'en savoir que dire…1 Elsa Grether à Viserny

 

Église Saint-Hubert, de Viserny (Côte-d'Or), 6 mars 2016, par Eusebius ——

Elsa Grether. Photographie © Jean-Baptiste Millot.

 

Humble village de moins de 200 habitants, perdu entre Montbard et Semur-en-Auxois, dans le nord de la Côte-d'Or, Viserny possède une église, construite au XVIe siècle — classée monument historique — qui mérite une restauration. « Les Pieds Mariton », relais de l'association Pour que l'esprit vive — dont l'objet est de rompre l'isolement et de renforcer le lien social par la musique — nous accueille. Les averses de neige et le froid n'ont pas dissuadé le public : l'église et sa tribune sont pleines à craquer. L'invitée de l'ultime concert de cette saison n'est autre qu'Elsa Grether, jeune violoniste, déjà renommée, dont le dernier enregistrement2 est salué unanimement par la critique. Le défi est d'autant plus grand que le récital est particulièrement ambitieux, consacré au violon seul.

La célèbre, et toute aussi redoutable, chaconne de la 2e partita en mineur, de Bach, ouvre le concert. D'emblée, la plénitude séduit, avec des graves profonds, ronds, une sonorité pleine et colorée. Les polyphonies y sont magistralement illustrées, et l'on se prend à penser que Milstein, que l'on retrouvera en fin de concert, n'aurait pas désavoué cette interprétation qui permet de placer Elsa Grether parmi les meilleurs violonistes de notre temps.

Métal Terre Eau (1983) de Tôn-Thât Tiêt, est une pièce forte, toute aussi exigeante, d'une énergie singulière.  Riche de ses racines orientales et de son ancrage contemporain, elle parle d'emblée à tous les publics par sa langue originale, sa force expressive et sa magie3. Comme l'a rappelé la violoniste dans sa brève introduction, ce sont les sonates et partitas de Bach qui ont suscité la composition par Eugène Ysayë de ses six sonates pour violon seul. La troisième, « Ballade », sans doute par référence à Chopin, dédiée à Enesco, en adopte la liberté et le caractère roumain. Faisant appel à une virtuosité transcendante, son lyrisme est perceptible dès le récitatif qui l'ouvre. À son écoute, on est ivre de violon, d'une ivresse grisante sans que la soif inextinguible cesse4. La sonate « Monologue » de Khatchaturian, bien que diabolique, paraît sage en comparaison (le compositeur était pianiste et corniste). Dédiée en 1975 à son créateur, Viktor Pikaisen, elle est imprégnée comme toute son œuvre d'éléments des folklores transcaucasiens, arméniens en particulier (modes, harmonies, rythmes). Un charme étrange, un lyrisme singulier, servis par la virtuosité5.

Elsa Grether à Viserny. Photographie © Agnès Desjobert.

Le nom de Nathan Milstein reste associé à ses enregistrements des sonates et partitas de Bach. C'est oublier combien cet élève d'Ysayë, partenaire régulier d'Horowitz, de Piatigorsky et de combien d'autres fut l'un des plus grands sinon le plus grand du siècle passé. Il a résumé sa technique magistrale dans une œuvre tardive (1954), Paganiniana. Ces sept variations sur le thème bien connu du premier caprice de Paganini permettent à l'interprète de faire montre de toutes les ressources de son instrument. Si la dernière, la plus ample, est la plus spectaculaire, la précédente, dépouillée, toute en sixtes, séduit le plus : amoroso.

Elsa Grether est un nom à retenir : la pureté de son jeu, son élégance, sa vigueur, sa poésie et son éloquence, toujours contrôlée lui promettent une brillante carrière. Les applaudissements nourris d'un public enthousiaste appellent un bis. Répondant en quelque sorte à la chaconne d'ouverture,  ce sera l'andante de la 2e sonate pour violon seul de Bach. Une sérénité souriante pour conclure ce moment inoubliable.

Eusebius
7 mars 2016

1. Louis Aragon, Le fou d'Elsa.

2. French resonance (Fuga libera, distr. Outhere), accompagnée par François Dumont, Elsa Grether illustre des pages rares de la musique française (Pierné, Vierne et Fauré). La critique sera publiée ici même dans les prochains jours.

3. Enregistrement réalisé le 3 octobre 2011 par Luc Baiwir à Liège

Métal Terre Eau (1983) de Tôn-Thât Tiêt, par Elsa Grether.

4. (biographie d'Ysayë, avec enregistrement d'Elsa Grether sur YouTube). Créée lors d'un dîner en l'honneur de la reine Elisabeth de Belgique, une anecdote — authentifiée — veut que Gingold, un grand maître, ami du compositeur, ait oublié chez lui la partition. Il sollicita Ysaÿe (amputé d'un pied, et d'une santé dégradée) pour retrouver ou réécrire l'introduction. Hélas, il ne s'en souvenait pas davantage et lui conseilla de commencer par le thème. Entrant en scène, le violoniste retrouva sa mémoire et fut pris d'un fou rire…qu'il dut expliquer.

4. Enregistrement réalisé le 3 octobre 2011 par Luc Baiwir à Liège.

Sonate « Monologue », de Khatchaturian, Elsa Grether.

5. Par Milstein :Alfredo Casella écrivit aussi des variations sous ce titre, mais pour orchestre.

 

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