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Un piano Stephen Paulello à Giverny. Entretien avec le facteur Paul-Étienne Berlioz

Piano Stephen Paulello, musique de chambre à Giverny 2015. Photographie © jmw.

7 septembre 2015, par Jean-Marc Warszawski ——

Musique de chambre à Giverny, un des sommets d'excellence musicale européens de fin d'été, a quelque peu changé une tradition vieille de 12 années.

Tout d'abord, en inscrivant de nombreuses œuvres de Johann Sebastian Bach à son programme, en y consacrant même exclusivement deux concerts : partita BWV 1013 pour flûte seule, L'Offrande musicale, partita pour clavier BWV 830, sonate violon et piano BWV 1017, suite en si mineur, 3e suite anglaise, les Variations Goldberg transcrites pour trio à cordes.

Aussi en mélangeant le traverso baroque de Tali Krausz aux instruments modernes, en accueillant le magnifique pianoforte Walter-Clarke de Yoko Kaneko, dont le diapason à 430 indisposa quelques paires d'oreilles absolues, et même un clavecin, tenu par le tout aussi discret qu'épatant Emmanuel Arakélian.

Mais question ameublement, avec son bel intérieur de couvercle en érable moucheté du Canada, le piano Stephen Paulello, remplaçant le traditionnel grand Steinway a été remarqué et a fait plusieurs fois l'objet d'une visite guidée après concert par le facteur de pianos Paul-Étienne Berlioz, partenaire de Musique de chambre à Giverny depuis la première heure.

Paul-Étienne Berlioz, présentant le piano Stephen Paulello à Musique de chambre à Giverny (20-30 août 2015). Photographie © jmw.

Musicologie.org : Comment as-tu convaincu la direction du festival pour remplacer le grand Steinway par un Stephen Paulello ?

Paul Étienne Berlioz : Il m'a simplement fallu recueillir l'acquiescement des pianistes [Jean-Claude Vanden Eynden, Peter Frankl et Yun-Yang Lee].

m. org : Qu'est-ce qui t'attache à musique de chambre à Giverny ?

PEB : Avant, j'ai même fait deux premières années d'essai si on veut, qui s'appelaient « Musique de chambre en Normandie »… La qualité. Il est passionnant de rencontrer et de travailler avec les grands talents qui s'y produisent.

M.org : Qu'est-ce qui t'a poussé à devenir un véritable prosélyte des pianos de Stephen Paulello ?

PEB : L'incroyable qualité du travail, de la conception, jusqu'aux détails des moindres finitions.

Avant-guerre il y avait encore des dizaines de facteurs de pianos aux fortes personnalités, Pleyel, Érard Gaveau, Steinway, Steingräeber, Bösendorfer, etc. Aujourd'hui, on tente de décalquer le Steinway, à part quelques marques. Mais ces dernières utilisent des techniques figées. Tous les grands brevets en piano ont été déposés entre 1850 et 1900. On se réclame plutôt d'une tradition passée que d'une recherche permanente. Ce qui m'intéresse dans ces pianos est la recherche d'un timbre nouveau et l'amélioration du confort des musiciens. Et comme l'a suggéré Richard Dubugon [compositeur invité à musique de chambre à Giverny], trouver une spécificité sonore française qu'on a perdue.

M.org : Qui est Stephen Paulello ?

Paul-Étienne Berlioz en discussion avec Yolko Kaneko accordant son pianoforte Walter-Clarke. Musique de chambre à Giverny 2015. Photographie © jmw.

PEB : Stephen Paulello était un pianiste, concertiste international et professeur, avec une formation parallèle d'ingénieur. Il a fini par se lasser de son job et s'est pris de passion pour la lutherie de son instrument. Il a commencé par faire de la restauration de pianos, puis a cherché à améliorer les instruments : des vieux Pleyel, des vieux Bechstein, en s'intéressant particulièrement aux cordes, à leur diamètre, aux métaux qui les composent, à la dureté des aciers. Il en est venu à créer sa propre marque de cordes, qui a acquis une grande notoriété, y compris auprès de firmes connues qui ne dévoilent pas la provenance de leurs cordes. Avec une vente de 10 tonnes de cordes par an, des bourses et des aides, il a pu financer des recherches plus poussées.

M. org : Combien de brevets ont-ils été déposés pour ce piano ?

PEB : Trois ou quatre. La grosse innovation est la structure monobloc : tout le barrage du piano [les poutres qui soutiennent, voir le dessous d'un piano à queue] n'est plus fait de pièces qui sont collées et chevillées par tenons et mortaises les une aux autres, mais qui est découpé avec pilotage par ordinateur, dans la masse d'une feuille multipli de plusieurs essences de bois. C'est un soutènement plus stable, plus résistant aux différences hydrométriques et de températures et aux vibrations susceptibles de produire des harmoniques inopportunes. Il permet une meilleure longévité à l'accord, y compris au cours d'un concert.

M.org : Ensuite ?

PEB : Et bien ce sont les cordes Paulello. Environ cinq types de cordes ont été mis au point, dont des cordes nickelées qui ne s'oxydent pas, et des cordes différentes dans la dureté des aciers. Stephen Paulello a mis au point un mode de calcul pour les plans de cordes, dans le but d'amoindrir au maximum les vibrations polluantes (inharmonicités). Il y a aussi les cordes basses filées en fer doux qui font l'objet d'un brevet spécifique, et en bronze nickelé qui donnent beaucoup plus de rondeur et durent beaucoup plus longtemps. Un jeu de cordes basses peut durer entre dix à vingt ans, on est ici sur une durée de vie de plus du double.

Le piano Stephen Paulello à musique de chambre à Giverny, 2015. Photographie © jmw.

M.org : Une autre innovation ?

PEB : La table d'harmonie, sans barres, est dégagée de la pression des cordes. C'est une pièce en épicéa légèrement bombée, d'un mètre et demi carré, sur laquelle il y a un chevalet qui reçoit la pression des cordes, comme sur la guitare. Traditionnellement la table d'harmonie [membrane vibrante] est renforcée à contrefil par des barres, pour résister à la pression des cordes qui sur un piano de cette taille est de 250 à 300 kilogrammes. En retirant les barres de renforcement et la pression des cordes, on donne une plus grande liberté vibratoire à la table d'harmonie. L'un des bénéfices est que ce piano ne sature pas dans les fortissimos, je ne connais aucun autre piano qui a cette qualité.

M.org : Tu m'as dit qu'un ou deux pianistes avaiant trouvé la mécanique un peu lourde. Bizarrement je la trouve plus légère que celle du Yamaha que tu as installé pour les répétitions et, comment expliquer la sensation, plus directe ou moins assistée que celle des Steinway…

PEB : Stephen Paulello s'est aussi attaché à revoir les mécaniques, afin de donner au musicien l'impression d'être au contact direct du son…

M. org : Le rêve de Glenn Gould…

PEB : Sauf que là, on n'a pas raccourci la course des marteaux, en fait pour revenir au pianoforte, afin de conserver la dynamique. Ici, il s'agit de faire oublier au pianiste qu'il y a un mécanisme, car contrairement au violoniste ou au violoncelliste, il n'a aucun contact avec les cordes. Il a retiré un maximum de points de friction [les points de frottement qu'il peut y avoir entre les pièces mécaniques], sachant quel en est le risque, car ce sont ces points de friction, qui permettent au pianiste de doser et contrôler son toucher.

M. org : Donc pas de raccourcissement de la course de marteaux…

PEB : Non. Il a remplacé le bois des manches de marteaux par du carbone plus rigide qui donne beaucoup plus de dynamique.

M. org : Prochaines innovations ?

PEB : C'est l'Opus 102, puisque 102 notes, un piano de trois mètres à cordes parallèles, table d‘harmonie toujours sans barres, toujours avec une structure monobloc, cordes Paulello, cadres sans raidisseurs, cela évite des inharmonicités, aussi des faiblesses de résonnance pour les notes qui jouxtent ces renforcements en épaisseur du métal.

M. org : Tu commences à les installer pour les concerts ? As-tu des par rapport à tes autres pianos ?

PEB : Je les propose. Je commence à les mettre en place. Les pianistes qui ont joué dessus sont agréablement surpris par son timbre qui n'est pas celui des normes habituelles.

M.org : Tu m'as entendu essayer le piano, qu'en penses-tu ?

PEB : Là, c'est un peu donner de la confiture aux cochons.

Paul-Étienne Berlioz à Musique de chambre à Giverny. Photographie © jmw.

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Jean-Marc Warszawski
7 septembre 2015

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