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Miracle à l'abbaye de Fontenay : le Paris Mozart orchestra et Claire Gibault

 

Le Paris Mozart Orchestra, dirigé par Claire Gibault. Photographie © DR.

 

Abbaye de Fontenay, 15 août 2015, par Eusebius ——

Malgré ma répugnance à utiliser un terme aussi fort que celui de miracle1, comment exprimer autrement le sentiment d'avoir vécu un événement exceptionnel, quasi magique ? À la tombée du jour, le public envahit la merveilleuse nef de l'abbaye cistercienne. Humilité, harmonie, équilibre, paix, nous disent les guides touristiques. Comment trouver meilleure illustration sonore que celle du concert de ce soir ?

Le programme, rare, se réfère à Chagall, aux musiciens qu'il aimait, et à ceux qui ont illustré telle ou telle facette de son art. Avec simplicité, Claire Gibault présentera brièvement chaque œuvre en des termes justes, pratique peu répandue que le public apprécie et qui traduit aussi les qualités pédagogiques de cette femme exceptionnelle.

Le concerto en , surnommé « Bâle » puisqu'écrit par Stravinsky à la demande de Paul Sacher2 pour fêter les vingt ans de son ensemble, l'Orchestre de chambre de Bâle, ouvre le programme. La sonorité est séduisante, les modelés superbes, l'énergie et la sensibilité nous entraînent loin de l'acidité tranchante de nombre d'interprétations. L'arioso central trouve ici une élégance que la ponctuation des cadences (f et marcato) ne contredit pas. Le rondo, staccato, frémissant, conclut cette pièce trop rarement jouée. On  pouvait redouter une réverbération amplifiée par le lieu. De ma place, rien de tel : une ampleur sonore ronde, homogène, colorée à souhait, mais toujours claire, transparente. La chanson russe, de Mavra, transcrite par le violoniste favori de Stravinsky, Douchkine, est confiée à Éric Lacrouts, super-soliste de l'orchestre de l'Opéra de Paris et chambriste réputé. Son chant, lyrique mais contenu, illustre avec raffinement la naïveté touchante de la mélodie.

Le poignant Kaddish, de Ravel, est confié au beau violoncelle de Guillaume Martigné. Cette prière des morts se prête à des lectures — vocales ou instrumentales — variées : si certaines insistent sur le pathétique, ici c'est la gravité profonde, apaisée, d'une émotion pudique qui nous touche. Le long silence qui suit la dernière note traduit bien cette sensibilité partagée par le public. On oublie la version originale tant le chant du violoncelle nous captive.

Tchaïkovski a clairement exprimé le vœu que sa sérénade pour cordes soit exécutée « par le plus grand nombre possible de cordes ». Sa dimension symphonique est indéniable. Mravinsky3 a-t-il été égalé dans ce parti pris ? Le propos de Claire Gibault, bien que d'une autre nature, rejoint celui du grand chef. Le lyrisme en est très russe, très romantique, au meilleur sens du terme, avec ses emportements, sa dynamique, la richesse de ses textures aussi. C'est un modèle de direction, attentive, efficace, sans jamais la moindre outrance malgré un geste ample, sans baguette. La valse est un modèle de retenue, l'esprit est bien là… un régal4. Dans l'élégie, Claire Gibault fait corps avec son orchestre, elle obtient la plus large palette expressive possible, avec, toujours, un galbe des lignes et des équilibres subtils. La fin de ce mouvement atteint au sublime. La retenue de l'andante qui ouvre le finale (thème russe) permet de donner toute sa saveur à l'allegro con spirito, exubérant.

En moins de cinq ans, Claire Gibault a su forger une formation qu'elle porte au plus haut niveau. La communion entre les musiciens et leur chef, mais aussi entre eux et le public revêt une force singulière. La conjonction extraordinaire d'une musique sublime en ce lieu inspiré restera gravée dans les mémoires.

Le cloître de l'Abbaye de Fontenay. Photographie © Eusebius.

L'illumination de l'abbaye magnifiée par des milliers de bougies couronne le tout.

Eusebius
15 août 2015

1. « Effet extraordinaire d'un heureux hasard », « Fait, chose extraordinaire qui cause la surprise et l'admiration » écrit le dictionnaire.

2. Certainement le plus grand mécène du XXe siècle, avec Serge et Nathalie Koussewitzky. Première fortune d'Europe, il a consacré sa vie et ses moyens à aider les compositeurs de son temps et à faire connaître leurs œuvres.

3. son enregistrement de 1947 avec le Philharmonique de Leningrad reste une référence mythique.

4. elle sera offerte en bis à un public enthousiaste.

 

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