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Création du nouveau concerto pour piano de René Koering

 

René Koering. Photographie D. R.

Montpellier, Festival Radio-France Montpellier Roussillon Languedoc, Opéra Le Corum, 19 juillet 2015, par Eusebius ——

Traditionnellement, chaque année, l'Orchestre National de France se produit au Festival Radio-France Montpellier. La nouveauté de cette 30e édition réside dans la première partie du programme, consacrée à deux créations de René Koering, qui imprima sa marque au Festival qu'il enfanta1 : une Suite de Pelléas et Mélisande, pour grand orchestre2, et un nouveau concerto pour piano et orchestre « Sprachgitter Ephrem ».

Le Pelléas de Debussy est une partition sacralisée et, à notre connaissance, seul Erich Leinsdorf a osé en extraire une suite orchestrale3. L'oeuvre, par ailleurs tombée dans le domaine public, a fasciné le compositeur d'opéras qu'est René Koering. « La partition d'orchestre est beaucoup plus belle que l'écriture vocale, qui m'est apparue comme un glacis sur un mets parfait » écrit-il en guise d'introduction. L'œuvre, en un mouvement, mélange des scènes prises dans un ordre privilégiant la cohérence musicale plus que la chronologie de l'action. Malgré une certaine gêne, particulièrement au début, où, mentalement on entend Mélisande, force est de reconnaître la réussite du projet. La pâte sonore est magnifiée par une formation splendide, qui chante dans son arbre généalogique. L'attention, dégagée de tout souci narratif, se focalise sur l'écriture orchestrale. À moins de s'être approprié parfaitement le moindre détail de la partition d'orchestre, les collages sont le plus souvent imperceptibles, réalisés avec un indéniable métier. La direction d'Alexander Vedernikov est un modèle stylistique. Il sait faire respirer et vivre cette suite où l'orchestre donne le meilleur de lui-même4. Cette page somptueuse, d'une fidélité humble à Debussy, est certainement promise à une très large diffusion, et à constituer une alternative bienvenue au travail d'Erich Leinsdorf.

René Koering laisse un riche catalogue d'œuvres lyriques et orchestrales, dont un premier concerto pour piano (1999). Sa nouvelle création emprunte son titre à un poème de Paul Celan, « Sprachgitter Ephrem » [nom du parloir grillagé imposé à des nonnes], où l'incommunicabilité tente d'être surmontée. « Concerto pour pianoS », avec un « s », précise son auteur. En effet, un second piano, en coulisses (confié à Franz Michel), répond, dialogue, s'associe au premier pour une expression originale. Les quatre soli du piano principal sont d'une difficulté monstrueuse, et seuls des pianistes de la pointure d'un Berezovsky peuvent s'y frotter. À regret, ce dernier, handicapé par une tendinite, a dû renoncer à cette création, confiée à son jeune compatriote Yuri Favorin, éblouissant de maîtrise. L'orchestre, en très grande formation, utilise l'éventail le plus large de ses moyens expressifs. Les percussions sont fréquemment associées au soliste et ce n'est pas tant dans ces passages que réside l'originalité de l'ouvrage5 que dans la confrontation des langages. L'épisode harmonique, quasi tonal, grave, emprunté à l'andante sostenuto, réécrit, de l'ultime sonate de Schubert (D 960, en si♭ majeur) va constituer une sorte de refrain, exposé par le piano solo, puis partagé avec celui en coulisses, qui semble suspendre le temps. Car ce dernier, hachuré le plus souvent en fragments très brefs, imprévisibles, semble filer entre les doigts. L'exaltation, la stridence, les interjections, la sauvagerie trépidante le disputent à des plaintes, à l'esquisse d'une valse, à de douces et surprenantes asphyxies. Les oppositions, les conflits sont permanents, où la dynamique la plus extrême, les tempi les plus variés, les couleurs et lumières opposées se conjuguent pour aboutir à un finale paroxystique. Alexander Vedernikov et les musiciens de l'O.N.F. défendent l'œuvre avec un engagement rare.

La seconde partie du concert paraît conventionnelle, au regard de la nouveauté du concerto. De Wagner, le prélude du premier acte de Parsifal, associé à l'Enchantement du Vendredi-Saint, fait partie des grands classiques. Si l'unisson progressivement amplifié du début atteint à une réelle perfection sonore, avec un modelé et des couleurs rares, les attaques des cuivres déçoivent, à plusieurs reprises, imprécises, ce qui paraît impardonnable pour une formation de ce niveau. Les cordes sont superbes, les bois, très français, honorent leur réputation (le cor anglais, la clarinette !). Les progressions sont remarquablement conduites. La direction, très contenue, permet un dosage idéal : la plénitude et la béatitude ne sont pas loin lorsque s'achève cette belle page.

La course effrénée de Mazeppa nous laisse hors d'haleine, les cordes sont extraordinaires. L'exercice de virtuosité est parfait, même si certaines suspensions et accents dramatiques méritaient d'être davantage soulignés. La partie lente traduit bien l'émotion voulue par Liszt, et la fin triomphale nous fait entendre un orchestre comme on l'aime.

Eusebius
19 juillet 2015

1. Comment passer sous silence son œuvre de découvreur, qui caractérise encore la Festival ? Mais aussi sa gestion controversée qui le conduisit à une retraite anticipée de la surintendance de la capitale de l'incertaine Septimanie, au premier janvier 2001 ? Le débat demeure vif entre ses laudateurs, qui ne manquent pas d'arguments, et ses détracteurs qui ne lui pardonnent pas ses cumuls d'emplois et de rémunérations…

2. René Koering a également réalisé une version pour un orchestre réduit où les bois sont par deux.

3. Claudio Abbado, auquel on est redevable de productions mémorables du chef d'œuvre lyrique, a enregistré la partition de Leinsdorf avec les Berliner Philharmoniker en 2001 (les 5 actes ont été réduits en quatre mouvements, d'une durée approximative équivalente à celle de la nouvelle création).

4. Seule petite interrogation : la première phrase, d'une extrême douceur, est très faiblement articulée. Quelle en est la raison ?

5. Cette association n'est pas sans rappeler le concerto de Jolivet, qui fit fureur, et qui semble oublié, plus de soixante ans après sa création par Lucette Descaves…

 

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