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Bouleversante Kátia à l'Opéra de Dijon

 

Kátia et Varvara Opéra de Dijon. Photographie © Gilles Abbeg

Dijon, Opéra, Auditorium, 23 janvier 2015, par Eusebius ——

En dehors de la capitale, si Nancy (sous Bourseiller…) et Toulouse furent pionnières en montant Kátia Kabanová dans les années 90-2000, il aura fallu longtemps pour que Dijon s'offre cette production nouvelle. Prochainement, Toulon doit lui emboîter le pas.

Kátia Kabanová est-il un opéra ? Pas d'airs1, un chant syllabique, modelé sur la prosodie naturelle, pas de prouesse vocale, rien qui cherche à flatter l'auditeur… plutôt du théâtre chanté, dont l'action et les mobiles sont davantage exprimés par l'orchestre que par le livret, concis, jamais bavard. Une amie, peu familière de l'opéra, qui écoutait l'ouvrage pour la première fois l'exprimait avec naïveté et justesse : l'orchestre joue la musique du film. C'est en effet le premier chanteur : à lui d'exprimer l'inexprimable, le frémissement de la nature, la palpitation de la vie, la passion dévorante et sensuelle, la violence tyrannique, l'ennui. C'est lui aussi qui nous dit ce que vivent chacun des personnages, avec une subtilité plus grande que chez Wagner et un lyrisme indéniable.  Deux conceptions de la vie sont opposées par Ostrovski-Cervinka et Janáček  : L'obscurantisme « vieux-russe », conformiste, hypocrite, bigot, superstitieux, despotique, d'une part, et la soif d'émancipation, l'absence de préjugés, l'hédonisme, le rationalisme-scientisme, d'autre part.  Kátia se trouve prise dans cet engrenage fatal qui la conduit au suicide, après l'orage, manifestation de la colère divine. Kátia Kabanová est une œuvre sombre, douloureuse, amère, poignante, au déroulement inexorable.

La mise en scène de Laurent Joyeux2 transpose l'action d'un siècle, vers 1960. Le livret est suivi avec fidélité, avec un simple ajout, celui de la relation sado-masochiste de la Kabanicha à Dikoï, parfaitement plausible, qui ne fait qu'expliciter les traits de caractère de chacun d'eux. Ceci étant, la délicatesse, la pudeur avec lesquelles sont traitées les « promenades » nocturnes s'accordent parfaitement à l'esprit du livret et au personnage de Kátia. Les deux premiers actes sont enchaînés. Les changements à vue s'opèrent durant les intermèdes. Le décor et les costumes nous plongent dans cette société grise ou pastel, d'une bourgade au bord de la Volga. L'eau sera omniprésente, du prélude initial à la disparition de Kátia. Un dispositif ingénieux permet à des panneaux coulissants d'ouvrir plus ou moins l'espace scénique en fonction de cette eau. Le premier tableau s'ouvre sur une futaie à la lumière crépusculaire, sur une rive du fleuve où Kátia va se tremper les pieds. Une belle véranda, lieu clos certes, mais ouvert sur la nature, transparent, sera le cadre du second tableau. Après le second intemezzo, c'est sur les berges opposées d'un petit cours d'eau, aisé à franchir, que se rencontrent les deux couples, avec un magnifique saule qui abrite leurs amours comme il accueillera le corps de Kátia au dénouement. Le 3ème acte nous déplace sur les bords de la Volga, avec la permanence de l'eau, du saule et des deux rives3. Les costumes soulignent les goûts, donc la personnalité, de chacun : une Kabanicha élégante (façon 1960) mais en noir, évidemment, Varvara, jupe en corolle jaune. La direction d'acteur n'appelle que des éloges, sobre, naturelle, jamais convenue.

Kátia, femme de Tikhon, est le seul personnage à s'épancher, à parler d'elle-même et de son amour. Douce, sincère, généreuse, à la fois timide et exaltée, elle se fane dans une existence de soumission, prisonnière du carcan des convenances, avec la mémoire des moments heureux et épanouis de sa jeunesse : Le premier moment de grâce et de bonheur est son duo avec Varvara. Sa liaison avec Boris, sorte de fausse-issue à sa situation, son refus du mensonge  et sa culpabilité religieuse la conduiront à la noyade dans la Volga4. Andrea Dankova, familière du rôle, lui confère une vérité poignante. Sa voix pure, y compris dans le registre grave, sa force, sa projection mais aussi sa délicatesse séduisent d'emblée. Une grande tragédienne aussi, dont la sincérité et le naturel du jeu font oublier la fiction dramatique. Son tyran de belle-mère, la Kabanicha [Kaban signifie en russe : le sanglier], veuve d'un riche commerçant, est Katja Starke, contralto puissant aux intonations et au  timbre tranchants, impérieux. On se souvient avec bonheur de l'Erda et de la première Norne du Ring dijonnais. Elle rend à merveille ce personnage répugnant, ambigu aussi, sans jamais tomber dans l'enflure ou la caricature. Katarina Hebelkova est Varvara, fille adoptive des Kabanov, un très beau mezzo, jeune, rayonnante, affirmée, à la voix claire et charnue, sensuelle. Chacune de ses interventions est un moment de lumière dans cet univers ténébreux rongé par la moisissure. Les rôles secondaires (Glacha, Fekloucha, Kouligine) confiés à de jeunes artistes en début de carrière s'accordent parfaitement à cette équipe.

La confession de Kátia, Opéra de Dijon. Photographie © Bobrik

Trois ténors, et une basse pour les principaux rôles masculins, ne voilà-t-il pas une distribution singulière ? De fait l'écriture de chacune des voix, n'était le timbre particulier de chaque interprète, suffirait à identifier le personnage. Tikhon, fils de la Kabanicha avant que d'être le mari de Kátia, est un faible sinon un lâche, soumis, buveur, violent à l'occasion, dont on doute de l'affection qu'il prétend avoir pour sa femme. Albert Bonnema, que l'on retrouvera dans le Wozzeck dijonnais (le tambour-major) remplit cet emploi ingrat, dont l'émission relativement gutturale est de mise. Alexey Kosarev, beau ténor lyrique, avec la force et la fraîcheur requises, est Boris, neveu de Dikoï, sorte de dandy, charmeur, immature, faible, égoïste, qui abandonne Katia pour obéir à son oncle. Le dernier ténor, le mieux valorisé des trois est Koudriach, personnage essentiel par l'importance du rôle, mais aussi dans la mesure où incarne l'exact contraire de la Kabanicha-Dikoï : l'instituteur rationaliste, sans doute panthéiste comme l'était Janacek, réaliste, qui prend la vie du bon côté, épris de Varvara avec laquelle il fuira. Jérôme Billy, ténor puissant, à la voix pleine, ronde, chaleureuse, familier de Janacek5, l'incarne avec bonheur. Dikoï, enfin, le riche commerçant, [Dikoï, « sauvage » en russe, ce devrait être une brute] est Krystof Borysiewicz. Familier de Janáček, il a enregistré La petite renarde (le curé) avec Carsen. Dans son dialogue avec son neveu, au début de l'ouvrage, la voix semble en retrait, alors qu'on attend qu'elle domine celle de Boris. Personnage brutal, cupide, bigot jusqu'à la superstition, son timbre manque peut-être de rugosité. L'âge du personnage, mais aussi du chanteur ont dû réduire sa projection et sa force. Le riche commerçant est cependant bien campé, crédible.

Le chœur à bouche fermée n'intervient qu'au finale, en coulisses, et donne à ce dénouement bouleversant une force dramatique extraordinaire. L'orchestre, formé des meilleurs musiciens de la Philharmonie tchèque et de celle de Brno, chante dans sa langue, ce qui n'est pas une simple formule. Les phrasés, la rythmique, la coloration du son dont sont imprégnés les instrumentistes confèrent sa personnalité à l'orchestre. Les thèmes d'allure populaire du double duo d'amour sont là pour nous rappeler cet ancrage slovaque essentiel. L'orchestre sait s'assombrir et s'illuminer, scintillant, sous la baguette de Stefan Veselka6, familier de l‘œuvre de Janacek. Sa direction, toujours attentive au chant, insuffle une dynamique exceptionnelle, tout en ménageant les couleurs chambristes si fréquentes7. Les progressions, les accents, les nombreux détails soulignés par l'écriture ou l'orchestration, la souplesse fluide, la force tellurique avec des cuivres infernaux, tout cela est exemplaire, au service d'un chef-d'œuvre qui reste à découvrir pour une large part du public amateur ou non d'ouvrages lyriques.

Un magnifique spectacle, fort, parfaitement abouti, dont on gardera longtemps la mémoire

Eusebius
23 janvier 2015

1. en dehors de la chanson de Koudriach qui ouvre le second tableau du 2e acte, proche de la cantilène.

2. qui signe ici sa seconde réalisation, après un mémorable et controversé Ring, la saison dernière.

3. on pense au beau film de Theo Angelopoulos « Le pas suspendu de la cigogne », d'un climat comparable, où le fleuve sépare, aussi.

4. comme Lisa (de La Dame de pique).

5. il chantait déjà Boris en 2013 à Clermont-Ferrand (hélas accompagné au piano). Il avait donné un mémorable Chant de la terre à Dijon, avec l'ODB en 2011. On le retrouvera dans le Carnet d'un disparu, en juin.

6. on lui doit l'intégrale Dvořák récompensée par le Classical Internet Award 2004. Il dirige principalement en Allemagne et à Brno. Serait-il apparenté à Josef Veselka, chef du Chœur Philharmonique Tchèque dans les années 70, auquel on doit de merveilleux enregistrements de musique tchèque et française ?

7. ainsi, le célesta et les 4 flûtes qui accompagnent Varvara dans son entretien avec Katiá.

 

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