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Paul Valéry
1871-1945

L'infini esthétique
Dans «Art et Médecine» février 1934
[reproduit dans Œuvres (2), «Pièces sur l'art», Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, Paris 1960, p. 1342-1344]

 

La plupart de nos perceptions excitent en nous, quand elles excitent quelque chose, ce qu'il faut pour les annuler ou tenter de les annuler. Tantôt par un acte, réflexe ou non, – tantôt par une sorte d'indifférence, acquise ou non, nous les abolissons ou tentons de les abolir. Il existe en nous à leur égard une tendance constante à revenir au plus tôt à l'état où nous étions avant qu'elles se soient imposées ou proposées à nous : il semble que la grande affaire de notre vie soit de remettre au zéro je ne sais quel index de notre sensibilité, et de nous rendre par le plus court un certain maximum de liberté ou de disponibilité de notre sens.

Ces effets de nos modifications perceptibles qui tendent à en finir avec elles sont aussi divers qu'elles-mêmes sont diverses. On peut toutefois les assembler sous un nom commun, et dire : l'ensemble des effets à tendance finie constitue l'ordre des choses pratiques.

Mais il est d'autres effets de nos perceptions qui sont tout opposés à ceux-ci : ils excitent en nous le désir, le besoin, les changements d'état qui tendent à conserver, ou à retrouver, ou à reproduire les perceptions initiales.

Si un homme a faim, cette faim lui fera faire ce qu'il faut pour être au plus tôt annulée ; mais si l'aliment lui est délicieux, ce délice voudra en lui durer, se perpétuer ou renaître. La faim nous presse d'abréger une sensation ; le délice, d'en développer une autre ; et ces deux tendances se feront assez indépendantes pour que l'homme apprenne bientôt à raffiner sur sa nourriture et à manger sans avoir faim.

Ce que j'ai dit de la faim s'étend aisément au besoin de l'amour ; et d'ailleurs à toutes les espèces de sensation, à tous les modes de la sensibilité dans lesquels l'action consciente peut intervenir pour restituer, prolonger ou accroître ce que l'action réflexe toute seule semble faite pour abolir.

La vue, le toucher, l'odorat, l'ouïe, le mouvoir, le parler nous induisent de temps à autre à nous attarder dans les impressions qu'ils nous causent, à les conserver on à les renouveler.

L'ensemble de ces effets à tendance infinie que je viens d'isoler, pourrait constituer l'ordre des choses esthétiques.

Pour justifier ce mot d'infini et lui donner un sens précis, il suffit de rappeler que, dans cet ordre, la satisfaction fait renaître le besoin, la réponse régénère la demande, la présence engendre l'absence, et la possession le désir.

Tandis que dans l'ordre que j'ai appelé pratique, le but atteint fait évanouir toutes les conditions sensibles de l'acte, (dont la durée elle-même est comme résorbée, ou ne laisse guère qu'un souvenir abstrait et sans force), il en est tout contrairement dans l'ordre esthétique.

Dans cet « univers de sensibilité », la sensation et son attente sont en quelque manière réciproques, et se recherchent, l'une l'autre indéfiniment, comme dans « l'univers des couleurs », des complémentaires se succèdent et s'échangent l'une contre l'autre, à partir d'une forte impression de la rétine.

Cette sorte d'oscillation ne cesse point d'elle-même elle ne s'épuise ou n'est interrompue que par quelque circonstance étrangère – comme la fatigue – qui l'extermine, abolissant ou différant la reprise.

La fatigue (par exemple) s'accompagne d'une diminution de sensibilité à l'égard de la chose qui fut d'abord un délice ou un désir : il faut changer d'objet.

Le changement se fait souhaitable en soi : la variété se fait demander comme complémentaire de la durée de notre sensation et comme remède à une satiété qui résulte de l'épuisement des ressources finies de notre organisme, sollicité par une tendance infinie, locale, particulière ; nous serions donc un système d'intersection de fonctions – système dont les interruptions de chaque activité partielle seraient une condition.

Pour pouvoir désirer encore, il faut désirer autre chose ; et le besoin de changement s'introduit comme indice du désir de désir, ou désir de quoi que ce soit qui se fasse convoiter.

Mais si l'événement ne se produit pas, si le milieu où nous vivons ne nous offre pas assez promptement un objet digne d'un développement infini, notre sensibilité s'excite à produire soi-même des images de ce qu'elle souhaite, comme la soif engendre des idées de boissons merveilleusement fraîches...

Ces considérations très simples permettent de séparer ou de définir assez nettement ce domaine issu de nos perceptions et entièrement constitué par les relations internes et les variations propres de notre sensibilité que j'ai nommé l'ordre des choses esthétiques. Mais l'ordre des tendances finies, l'ordre pratique, qui est l'ordre de l'action, se combine de bien des manières avec celui-ci. En particulier, ce que nous appelons une « Œuvre d'art » est le résultat d'une action dont le but fini est de provoquer chez quelqu'un des développements infinis. D'où l'on peut déduire que l'artiste est un être double, car il compose les lois et les moyens du monde de l'action en vue d'un effet à produire l'univers de la résonance sensible. Quantité de tentatives ont été faites pour réduire les deux tendances à l'une d'entre elles : l'Esthétique n'a point d'autre objet. Mais le problème demeure entier.

références / musicologie.org