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« Il me semble à moi que cet homme de Thrace (Orphée)
et le Thébain (Amphion) et celui de Methymée (Arion) n'ont pas été des
hommes, mais des trompeurs qui, sous le prétexte de musique, ont rendu la
vie plus mauvaise et qui, étant au service des démons, ont par un
enchantement artistique... conduit les hommes vers les idoles. La belle
liberté dont jouissaient ceux qui habitaient sous le ciel, ils l'ont, par
leurs odes et épodes, converti en esclavage. Ce n'est pas ainsi qu'est mon
chanteur. Il a été envoyé pour détruire l'amère servitude des démons
tyraniques... Le seul de tous ceux qui ont existé, il a dompté les bêtes
les plus sauvages, les hommes : celles qui ont des ailes — les hommes
légers ; les animaux rempants — les trompeurs ; les lions — les coléreux ;
les cochons — les licencieux ; les loups — ceux pleins de rapine...
Vois le nouveau chant, comme il a été puissant ! des pierres et des bêtes
sauvages il a fait des hommes. Ceux qui auparavant étaient comme morts,
ceux qui n'avaient aucune part à la véritable existence, reprirent de la
vie dès qu'ils entendirent ce chant. » (1)
Dans son langage imagé et vivement coloré Clément
d'Alexandrie met ainsi en opposition les effets malfaisants des anciens
mythes propagateurs de l'idolâtrie, et la bienfaisante et seule vivifiante
action du Verbe de Dieu. Mais cetté page allégorique reflète aussi les
opinions des Docteurs de l'Eglise sur l'utilité des chants chrétiens et
les résultats salutaires qui en découlent vis-à-vis de la musique profane.
On retrouve dans les fréquentes énumérations des bienfaits de la psalmodie
les idées émises par Clément sur les effets de la parole divine, les
chants religieux étant considérés comme de puissants moyens d'actions sur
les âmes des fidèles.
Aux mélodies profanes on oppose le plus souvent le
chant des psaumes, mais certains auteurs s'expriment d'une façon plus
générale, ainsi Diodore de Tarse qui dans l'ouvrage connu sous le titre de
Quaestiones et responsiones ad orthodoxos (composé vers 370) écrit:
« Le cantique éveille dans l'âme un ardent désir pour le contenu du
morceau chanté ; il calme les passions suscitées par la chair ; il éloigné
les mauvaises pensées qui nous ont été suggérées par des ennemis
invisibles ; il inonde l'âme pour qu'elle soit féconde et rapporte divers
bons fruits; il rend ceux qui combattent avec piété aptes à supporter les
épreuves les plus terribles ; il est pour toutes les personnes pieuses mi
remède contre les maux de la vie terrestre. L'apôtre Paul dénomme le
cantique « glaive de l'esprit », parce qu'il donne une arme aux pieux
combattants contre les . esprits invisibles ; car la « parole de Dieu »,
quand elle occupe l'esprit, qu'elle est chantée et énoncée, peut chasser
les démons. Tout cela procure à l'âme la faculté de se perfectionner dans
toutes les vertus et est donné aux personnes pieuses par les chants
ecclésiastiques.» (2)
Basile préconise plus spécialement la psalmodie : « Le
psaume est la tranquillité de l'âme, l'arbitre de la paix, calmant les
pensées tumultueuses et turbulentes. Il donne le repos à l'âme agitée, il
assagit l'homme dissolu. Le psaume est le soutien de l'amitié, le trait
d'union pour ceux qui sont désunis, le moyen de réconciliation entre
ennemis. Car qui pourrait encore considérer quelqu'un comme ennemi après
avoir une fois envoyé sa voix vers Dieu avec lui ? La psalmodie procure
donc le plus grand des biens, l'amour.» Mais le psaume a encore bien
d'autres vertus. « Le- psaume chasse les démons et attire l'aide des
anges. C'est une arme contre les craintes nocturnes et un repos dans les
fatigues du jour ; c'est une aide pour ceux qui sont encore faibles
d'esprit, un ornement pour ceux qui sont encore dans la fleur de la
jeunesse, une consolation pour les plus vieux, la parure la plus séante
aux femmes. La psalmodie peuple les déserts, donne aux marchés un
caractère sérieux. Pour les débutants c'est un commencement, pour ceux qui
sont plus avancés un moyen de progresser, pour ceux qui sont déjà fermes,
un soutien. C'est la voix de l'Eglise. Le psaume rend les fêtes joyeuses,
il donne au deuil le caractère qui lui convient selon Dieu. Le psaume peut
même faire sortir des larmes d'un coeur de pierre. Il est l'oeuvre des
anges, la conversation céleste, l'encens spirituel ».... (3).
Saint Ambroise développe les mêmes idées et il semble
même qu'il se soit inspiré du texte de Basile. « Le psaume calme la
colère, délivre des soucis, allège la tristesse ; dans la nuit, c'est une
arme, dans le jour, une règle de conduite ; un bouclier dans les moments
de peur, un soutien de la sainteté, une image de la tranquillité ; un gage
de paix et de concorde ; de même que la cithare qui, avec plusieurs sons
divers et de différente sorte ne produit qu'une seule mélopée. » (4)
Reprenant cette dernière image, il dit, un peu plus
loin : « Les cordes de la cithare sont différentes entre elles, mais il y
a concordance unique. Dans ces quelques cordes les doigts du virtuose se
trompent assez souvent, l'esprit divin artiste (spiritus artifex) ne
saurait faire d'erreur. »
Ensuite, pourtant, il donne une définition du rôle du
psaume, qui est intéressante à noter : « Certat in psalmo doctrina cum
gratia simul. Cantatur ad dilectionem, discitur ad eruditionem. » Il y a
deux éléments dans la psalmodie : d'une part elle nous donne une
jouissance agréable, de l'autre elle contribue à notre instruction. Et
Saint Ambroise, s'appuyant sans doute sur des expériences personnelles
ajoute: « les préceptes inculqués avec violence ne de-meurent pas ; mais
ce que tu auras appris d'une façon agréable, ne disparaîtra plus, une fois
bien introduit dans l'esprit. » (5)
Quoique s'inspirant, comme nous l'avons dit, de
théories déjà émises avant lui, Saint Ambroise sait ajouter à ces
doctrines une note originale. D'autres se sont contentés de résumer ce qui
avait été énoncé avant eux. Un passage d'un ouvrage de Proclus, patriarche
de Constantinople, pourra servir d'exemple d'une de ces énumé rations
schématiques, indiquant les influences de la psalmodie tant sur le corps
que sur l'âme de celui qui la pratique (6) : « La psalmodie est toujours
une source de salut (
Σωτήφιος άεί ή ψαλμωδία ) sa mélodie calme les passions ; ce
qu'est la faucille contre les buissons d'épine, le psaume l'est contre la
tristesse. Car le psaume, quand il est chanté (
Ψαλμός μελωδούμενος), supprime la dépression de l'âme, détruit la
douleur par la racine, atténue les passions, sèche les larmes, chasse les
soucis, console ceux qui sont en affliction, pousse les pécheurs à la
repentance, incite à la piété, peuple les déserts, donne de la sagesse aux
citoyens des villes, fonde des monastères, provoque la virginité, enseigne
la douceur, prêche l'amour, célèbre la charité, exhorte à la patience,
élève l'âme vers le ciel, donne de la fermeté à l'Eglise, sanctifie le
prêtre, bannit les mauvais démons, prédit l'avenir, initie aux mystères,
enseigne la Trinité. »
On remarquera qu'au début de ce long passage, où sont
énumérés, un peu pêle-mêle, les effets bienfaisants de la psalmodie sur la
vie religieuse et morale, la vie civique et les institutions
ecclésiastiques, l'auteur insiste particulièrement sur la mélodie. Ce
n'est pas la simple lecture ou récitation des psaumes qui a des résultats
si heureux, c'est le chant.
Nicète, évêque de Trèves au VIe siècle, après avoir
démontré l'utilité des psaumes pour les enfants, les femmes, les jeunes
gens, les vieil. lards, continue ainsi : « Dominus itaque Deus noster per
David servum confecit potionem quae dulcis esset gustu per cantionem (7).
»
Cassiodore, un peu plus tard, vantera également les
vertus de la psalmodie (dans la préface`aux psaumes) « Psalini sunt
denique, qui nobis gratas esse faciunt vigilias ; quando silenti nocte
psallentibus choris humana vox erumpit_in musicam, verbisque arte
modulatis ad ilium redire facit, a quo pro salute humani generis divinum
venit eloquium. Cantus est qui sures oblectat et animas instruit ; fit vox
una psallentium et cum angelis Dei, quos audire non possumus, laudum verba
miscemus. »
L'idée que les choeurs des anges se mêlent au chant des
fidèles se rencontre aussi chez les Pères des églises d'Orient (8) ; elle
semble aussi déjà se trouver dans de très anciennes liturgies. Le culte
terrestre idéal est celui qui correspond le mieux à celui qu'observent les
anges. (9)
La mélodie n'avait naturellement pas la même importance
que les paroles. Celles-ci étaient l'essentiel ; c'était par elles que se
répandait l'évangile de Dieu, la mélodie n'était qu'un moyen, souvent très
important, de faciliter la propagation et la compréhension du texte
biblique. Quelques chefs de communautés voyaient même un certain danger
dans le chant. Chrysostome fait bien remarquer que David ne chante pas ses
psaumes pour donner du plaisir et de l'agrément à nos oreilles, mais pour
réjouir l'âme et lui être utile (10).
Athanase insiste sur la nécessité d'établir une
harmonie entre les paroles, la mélodie et le rythme de l'âme et de
l'esprit. Ceux qui chantent ainsi font du bien non seulement à eux-mêmes
mais aussi à ceux qui les écoutent (11).
Saint Augustin avoue qu'il éprouve toujours encore du
plaisir à entendre les mélodies qui animent la parole de Dieu chantées par
une belle voix bien conduite. e Cependant, dit-il, je crains parfois de
leur faire plus d'honneur qu'il ne convient, lorsque je remarque que nos
âmes sont poussées avec plus de ferveur et d'ardeur à la piété par ces
mélodies, quand elles sont chantées ainsi que dans le cas contraire. »
(12) Se rappelant combien lui-même a été ému par des chants bien exécutés,
il en reconnaît pleinement l'utilité pour l'Eglise. « Et pourtant,
ajoute-t-il, quand il m'arrive d'être plus ému par le chant que par les
paroles qu'il accompagne, je con-fesse que je me suis rendu coupable d'un
grave péché. »
Il est très compréhensible que les chefs des diverses
communautés aient cherché à établir, par des règles, les limites dans
lesquelles le chant liturgique pouvait se mouvoir, et à donner des
instructions tant aux prêtres qu'aux fidèles, afin d'éviter les excès de
toute sorte.
1. Protrept. I, 2.
2. Voir Ad.
Harnack,Diodor von Tarsus dans Texte u.
Untersuchunges sur Gesclrichte d. altchristl.
Litiratur, Neue Folge, VI. Bd., 4. Heft,
Leipzig, 1901, p. zz8.
3. Homil. I in ps. (Migne, 29, COl.
212-13).
4. Enarr. in XII ps. Davidicos (Migne,
XIV,9os et s.).
5. « Cantatur ad dilectionem, discitur
ad eruditionem. Nam violentiora praecepta non permanent : quod autem cum
suavitate perceperis, id, infusum semel praecordiis, non consuevit elabi.
» Basile avait exprimé la même idée Homil. in ps. I.) ; Ambroise se l'est
peut-être appropriée, en ayant reconnu la justesse.
6. Orat. de incarnat. Dons. 2, i (Migne
P. gr., 65, col. 692).
7. Gerbert, Scriptores I, p. lo
b.
8. Chrysostome, In ps. 7 :
„άγγελοτ περιχορεύουσι τους ήμετέρους
” cf. aussi Basile, El. II, 2, 2-
9. Wetter, Altchristl. Ltturgien,
Gôttingen 1921, p. 6, 22.
10. In ps. 100, 1.
11. Epist. ad Marcell. (Migne, P.
gr. 27, col. 39).
12. Conf. d. X, ch. 33.
«Aliquando plus mihi videor honoris eis tribuere quam decet, dum ipsis
sanctis dictis religiosius et ardentius sentio moveri animos nostros in
fiammam pietatis, cum ita cantantur, quam si non ita cantarentur.
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