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Dans
le langage courant, on comprend l'expression «
musique classique », comme « grande musique
ou « musique savante ». C'est une question
de contexte qui ne pose pas de problème de compréhension.
La musicologie
scolaire envisage une période musicale dite « classique
», qui s'étendrait de la mort de Jean-Sébastien
Bach à celle de Beethoven. Cette périodisation
est une erreur épistémologique. D'abord,
parce qu'il faudrait localiser, tant géopolitiquement
que socialement, l'unité stylistique supposée.
En fait, ce dont il est question est ce que'on devrait
appeler le « classicisme viennois », englobant
l'œuvre de Haydn, Mozart et Beethoven. Mais on devrait
parler du « Classicisme de Versailles »,
ou « de la cour française » pour
les Lully, Rameau, Couperin etc., du classicisme vénitien,
pour Vivaldi.
L'article
de Pierre Fortassier (1920-1998) qui suit, n'est toutefois
pas sans intérêt, et montre quelles opérations,
quelles constructions, sont nécessaires pour
prouver une « période classique »
globale et généralisée qui s'étendrati
de 1750 à 1827.
CLASSICISME (du lat. classicus, = de premier ordre), terme communément accepté
pour désigner la période qui va des années 1750 à la mort de Beethoven. Il n'aurait
pu prendre cette valeur historique s'il ne désignait, sur le plan conceptuel,
certaines caractéristiques apparues précisément à cette époque. Tout d'abord,
classique désigne « ce qu'on étudie dans les classes » ; c'est aussi, selon
l'étymologie, « ce qui excelle », les deux sens se rejoignant. Dans le domaine
musical, on range couramment sous la rubrique de mus. classique tout ce qui
n'est pas folklore, jazz, variétés. C'est faire perdre à l'adjectif tout sens
précis. Toutefois, la même langue usuelle emploie le terme pour désigner le
modèle d'un genre (un classique de la chanson, du jazz, etc.), conservant par
là son sens premier.
Littérature et musique. Si l'on veut préciser le concept, c'est à la littérature,
et en particulier à la littérature française, qu'il faut se référer, l'école
classique « ayant porté à un si haut degré de plénitude les vertus de l'esprit
français qu'à son tour (après les classiques grec et latin) elle semblait atteindre
la perfection suprême et fixer le plus pur de notre tradition » (R. Jasinski).
Le mot classique n'apparaît qu'en 1825, doté d'un sens réactionnaire, par opposition
aux idées et aux goûts du jour. Mais c'est le XVIIe siècle,
qui avait consacré le
siècle de Louis XIV, l'égalant à ceux de Périclès, d'Auguste, de Léon X ; et
c'est grâce à lui que le classicisme musical héritera de certaines des idées esthétiques
du Grand Siècle, en même temps que de toutes celles qui fermentent au temps
des Lumières. Pour passer, en littérature, du classicisme au romantisme, il a fallu
le bouillonnement d'un siècle et une révolution. Venu plus tard, le cl. musical
fera l'économie de cet intervalle et, rattrapant le mouvement des idées, débouchera
directement sur le romantisme : la Symphonie fantastique de Berlioz est contemporaine
d'Hernani de V. Hugo. Ce parallélisme frappant fait pressentir d'autres similitudes.
On a cru trop vite qu'il n'y avait aucun rapport entre classicisme musical et classicisme littéraire
: c'est qu'on réduisait celui-ci à des schémas simplistes en le ramenant, par
exemple, à un rationalisme sans nuance. En réalité, classicisme et romantisme – ou baroque
– sont complémentaires, comme l'apollinien et le dionysiaque, tous deux présents,
en proportions variables, dans toute oeuvre d'art réelle. L'absence totale de
l'un ruinerait l'oeuvre, réduite soit à une forme vide, soit à un informe chaos.
Ainsi tout cl., comme l'a dit Paul Valéry, suppose un romantisme surmonté. Il
survient après une période riche, exubérante, comme son couronnement désiré,
atteignant un point, dû à un concours de circonstances exceptionnel, où toutes
les tensions antérieures s'équilibrent.
Les conditions qui régissent l'apparition du classicisme. expliquent ses traits essentiels
: un art épris de grandeur (qui ne doit rien à la démesure), d'équilibre (entre
raison et passion, volonté et destinée, individu et société), d'universalité
(s'il va prendre ses sujets dans la mythologie ou l'Antiquité, c'est pour peindre
l'éternel coeur humain), d'unité (point de mélange des genres), de clarté et
de simplicité (il s'adresse à tous et fait sa joie duparler et de l'art populaires),
de nature (soucieux de vérité, son horreur de l'artificiel va jusqu'au refus
de paraître en tant qu'art) ; et loin de se préoccuper uniquement de l'application
de règles, comme on l'a trop dit, il ne songe qu'au moyen – qui est un secret
– de plaire et de toucher. On comprend qu'il préfère la litote, qui, à bien
regarder, est le mode d'ex-pression le plus puissant puisque, à l'inverse de
l'exagération, elle dit plus qu'elle ne semble dire. A quel point ces principes
ont trouvé écho chez les musiciens, et d'abord les français, naturellement,
deux citations suffiront à le montrer. « J'aime mieux ce qui me touche que ce
qui me surprend », disait Fr. Couperin ; et J.Ph. Rameau : « Je tâche de cacher
l'art par l'art même ».
Le classicisme musical. On a donc coutume de désigner sous le nom de classicisme,
en musique, la période qui va, en gros, de la mort de J.S. Bach à celle de Beethoven
(1750-1827), en distinguant comme une phase préparatoire ou préclassique les
années 1750-1770 et comme l'apogée du mouvement la période suivante, qui voit
s'épanouir le cl. viennois avec la maturité de Haydn, Mozart et Beethoven. Des
trois grands classiques, Haydn est naturellement celui qui reste le plus près
du baroque, Beethoven celui qui annonce le plus clairement le romantisme. Mais
leur oeuvre à tous trois reflète bien la mouvante réalité de leur temps, lourd
d'héritages divers et riche de tendances divergentes, qui ne doivent pas faire
perdre de vue ce qui lui donne son unité : le caractère sans précédent de sa
mus. instrumentale.
L'âge baroque avait vu le règne de l'opéra et de l'oratorio. Certes, le cl.
leur restera attaché. C'est même cet attachement qui donnera à sa mus. instrumentale
une puissance expressive longuement préparée par l'opéra lui-même ; l'italien,
par la parfaite harmonie réalisée entre la voix des « castrati » – en raison
de sa puissance, de sa tessiture, de son agilité – et un orchestre dont le violon
est l'âme ; le français, par le rôle capital qu'il confie à l'orchestre soit
dans les choeurs et les danses, soit dans le commentaire descriptif ou psychologique
qui accompagne le chant.
J.Ph. Rameau, peintre du coeur humain, épris d'exactitude et de vérité, a
perfectionné la tragédie lyrique de Ph. Quinault et J.B. Lully, demandant à
sa science harmonique et à son sens du timbre ces « couleurs », ces « nuances
», ces airs « caractérisés » de chant ou de danse dont, à ses yeux, doit disposer
le musicien de théâtre. La même précision se remarque dans sa mus. instrumentale,
si proche de sa mus. dramatique. Et l'ouverture de Zoroastre (1749), premier
opéra qui renonce au prologue lullyste, est, pour la première fois, en relation
avec le drame qui la suit. Toutefois le genre reste encombré de trop de divertissements
dansés, qui ralentissent l'action, et d'un merveilleux suranné, faiblesses que
la fameuse -' querelle des Bouffons (1752-54) met en évidence. Résultat indirect
: le renouveau de l'opéra-comique français qui, commencé avec Le Devin du village
de J.J. Rousseau, illustré par E.R. Duni, Fr.A. Philidor, P.A. Monsigny, A.M.
Grétry, N.M. d'Alayrac..., sera joué dans toute l'Europe et exercera une influence
directe sur l'opéra allemand, de Mozart à C.M. von Weber. Rebondissement plus
étrange encore : c'est en adaptant, dans les années
1755-64, des opéras-comiques français pour les besoins du public viennois
que Chr.W. Gluck s'initie à la mus. française : il en suivra les principes pour
accomplir à Paris, entre 1774 et 1779, sa réforme de l'opéra. Musicien moins
riche de nuances, moins varié et vivant que Rameau, mais disposant d'un orchestre
plus haut en couleur grâce à la présence des cuivres, génial dans la simplicité
de son allure large et franche, excellent dramaturge, il réalise la formule
la plus purement racinienne de la —* tragédie lyrique.
Ce n'est pourtant pas cette perfection toute classique qui donne son nom
au classicisme musical, et pas davantage la mus. religieuse, les oratorios ou les opéras
de Haydn, Mozart ou Beethoven :. quelles que soient la valeur et l'originalité
de ces oeuvres, elles s'inscrivent dans une tradition. La mus. instrumentale
de cette époque est, au contraire, une création totale. C'est son extraordinaire
essor, dû à une réunion de circonstances qui ne se retrouveront plus, qui détermine
l'apogée caractéristique de tout classicisme. Idées, formes, matériel instrumental
même, tout semble soulevé du même mouvement créateur, converger vers le même
équilibre. Les idées qui par-courent l'Europe à cette date peuvent être ramenées
à deux tendances également puissantes, dont les aspects contradictoires rendent
encore plus vigoureux le dynamisme intrinsèque : raison et sensibilité, « Aufidârung
» et « Sturm und Drang ». D'un côté, goût de la clarté, de la simplicité, de
l'universalité, qui se retrouvera dans le classicisme musical, de la cassation et du
divertissement à l'Hymne à la Joie de la 9' Symphonie ; de l'autre, revendication
du « moi » singulier, besoin de confession et de justification, lyrisme personnel.
Cette tendance, où l'âme allemande trouvera son expression la plus authentique,
favorise l'épanchement musical, la recherche d'une communion où l'âme parle
à l'âme et non plus l'acteur à son public : chemin qui mène tout droit au «
Lied » allemand et, par Mozart et Beethoven, à la perfection de Schubert. Mais
la mus. instrumentale peut elle aussi l'emprunter : le clavier devient le confident
du musicien. Plus de 10 ans avant La Nouvelle Héloïse, C.Ph.E. Bach confie ses
sentiments (« Empfindungen ») à son instrument préféré, le clavicorde. La nouvelle
- sonate va doter la mus. instrumentale d'un pouvoir expressif égal à celui
de la voix humaine.
La sonate classique et la forme sonate. Née en Italie, elle est écrite pour
les instruments, par opposition à la cantate, destinée aux voix. On distinguait
pendant l'époque baroque la « sonata da chiesa », de style sévère, généralement
en 4 mouvements, et la « sonata da camera », suite de danses. Aux alentours
de 1750, celles-ci sont abandonnées et la structure de la sonate comprend désormais,
à l'image de l'ouverture italienne, 3 mouvements : « allegro », « adagio »,
« allegro » (l'introduction lente qui précède souvent l'« allegro » initial
provient, elle, de l'ouverture française). Seul de toutes les danses anciennes,
le menuet pourra s'y joindre, suivi d'un trio y remplaçant le 2d menuet baroque
après lequel on reprenait le premier ; comme pour évoquer son origine, on l'écrira
d'abord pour deux dessus et une basse, d'où son nom. D'où aussi sa moindre fréquence
dans la sonate pour un ou deux instruments que dans la symphonie et le quatuor,
où il devient
un morceau de caractère, souvent gracieux mais parfois sombre (j. Haydn,
Quatuor à cordes op. 76 n° 2) ou dramatique, voire tragique (Mozart, Symphonie
en sol min. KV 550 ; Quatuor en ré min. KV 421), avant de se transformer, sous
la plume de Beethoven, en « scherzo », à la fois inquiet et brillant, d'un rythme
souvent endiablé — l'élément démoniaque, comme on l'a dit, de son écriture instrumentale.
Cependant le legs le plus important de la danse à la sonate classique se
trouve dans la -+ carrure, découpage issu de la musique écrite pour être dansée
et que la suite baroque s'ingéniait plutôt à dissimuler sous la floraison de
mélismes dissymétriques. Le classicisme l'adopte résolument, tout comme l'homophonie,
dans un but évident de simplicité et de clarté. Observée trop rigoureusement,
elle peut engendrer pauvreté et raideur ; mais il en va tout autrement chez
les maîtres qui savent la respecter sans s'y asservir. Il suffira de citer l'Allegretto
du Quatuor op. 54 n° 1 de J. Haydn : l'exposition présente un thème de 3 mesures,
deux fois énoncées, la première fois précédées, la seconde fois suivies d'une
mesure supplémentaire — agencement subtil, parmi une infinité d'autres, des
8 mesures habituelles. Cette liberté, cette invention perpétuelles, on les retrouve
partout dans le vrai classicisme : aucune application mécanique de règles ; toujours
un acte créateur original sait inventer la forme spécifique convenable à l'idée.
Comment ne pas songer à l'alexandrin de Corneille, Racine, Molière, La Fontaine,
toujours à l'aise pour couler dans 12 syllabes un rythme personnel et particulier
à chaque vers ?
Si la carrure représente, dans la mus. instrumentale classique, l'héritage
de la danse, la forme —+ sonate réalise le désir passionné d'y atteindre à l'expression
dramatique, apanage jusqu'ici de la voix et de l'opéra. Au contact de la voix,
l'orchestre qui l'accompagne a pris le goût de cette expression ; et la symphonie
naissante, avec un Sammartini et un Vivaldi, un peu plus tard à Paris ou à Mannheim,
a transporté au concert les accents de l'ouverture ou du « recitativo obbligato
» : la forme sonate va donner à cette vocation de la mus. instrumentale son
épanouissement total. A son apogée, on la trouve dans le premier mouvement,
variante savante de la forme rondeau (ABA), dite encore forme lied, affectée
d'ordinaire au mouvement lent, le final étant souvent un « rondo » (ABACADA...).
L'innovation essentielle, c'est l'invention d'un 2d thème, présenté à la dominante
du ton principal (celui du 1" thème) au cours de l'exposition qui est reprise
; suit le développement, travail thématique sur des fragments de l'un ou l'autre
thème : figures rythmiques, modulations éloignées du ton principal où l'on revient
pour la réexposition, le 2d thème cette fois apparaissant dans le même ton que
le premier. D'où l'instauration d'une tension d'autant plus forte que, le plus
souvent, les deux thèmes sont de caractère opposé, le premier rythmique (masculin),
le second mélodique (féminin) ; d'ordinaire, elle culmine dans l'éclatement
du développement pour trouver son apaisement dans la réexposition. Avec ces
thèmes caractérisés, pareils à des personnages antagonistes puis réconciliés,
l'auditeur vit une sorte d'action comportant, comme au théâtre, une exposition,
des péripéties, un dénouement. De plus, cette forme donne à l'esprit la satisfaction
d'une unité
qui se réalise non par appauvrissement mais par synthèse, sur-montant sans
l'abolir la foisonnante richesse de sa propre pluralité.
La répartition de principe indiquée entre les mouvements de la sonate n'a
cependant rien d'absolu. On trouve parfois la forme sonate dans le mouvement
lent (Mozart, Sonate pour piano et violon en ré maj., KV 306) ou dans le final
(Symphonie en sol min., KV 550). Et dans le premier mouvement, elle n'offre
pas toujours un aspect régulier (dans la Sonate KV 306 déjà citée, le 1"
thème, absent de la réexposition, ne reparaît que dans la coda) ; elle manque
même parfois (le 1" mouvement du Quatuor op. 64 n° 5, dit L'Alouette, de
J. Haydn n'a qu'un thème mais dont la 2a' partie, passant à la dominante, joue
le rôle de 2' thème, suivie d'un pont conduisant à une coda, elle aussi à la
dominante ; lors de la réexposition, le pont mène cette fois à la coda dans
le ton principal). On voit la souplesse de cette structure ; on voit aussi que
ce qui subsiste, même en l'absence du 2d thème, c'est l'écriture thématique,
éminemment caractéristique du classicisme : le thème y est l'affirmation
de la primauté donnée à la mélodie, sous le signe de la simplicité, de la clarté,
du naturel ; mais le travail thématique, qui s'accomplit au mieux au cours du
développement, redonne vitalité et richesse à cette écriture.
Ici paraît dans tout son éclat le génie rythmique des classiques : le rythme,
élément essentiel du thème, auquel il donne la netteté de son contour, s'affirme,
s'exalte, se transforme dans le jeu le plus varié et le plus libre. Il en va
de même de l'harmonie : le développement est le lieu de ces modulations hardies
qui enrichissent une écriture résolument tonale (il faut attendre l'Adagio du
15' Quatuor de Beethoven pour voir apparaître le modal), la tonalité bien affirmée
étant elle aussi un moyen essentiel de clarté mais devenu infiniment plus souple
avec Haydn et Mozart, qui emploient le chromatisme et l'enharmonie, que chez
leurs prédécesseurs. Même Beethoven, à ses débuts, usera d'une harmonie moins
savante pour y venir progressivement, surtout dans ses dernières oeuvres.
C'est à J. Haydn que revient l'honneur d'avoir porté à leur plein épanouissement
le développement et le travail thématique. Mais l'adoption décisive du 2d thème
est attribuée tantôt à W. Fr., tantôt à C.Ph.E. Bach, tantôt aux Italiens, tantôt
aux Français ou à l'Ecole de Mannheim... En réalité, il semble que l'usage en
apparaisse un peu partout en Europe, à peu près au même moment : comme le baroque
ou le romantisme, le classicisme est européen. S'il culmine à Vienne, c'est que celle-ci
est à la croisée des chemins. Ouverte à toutes les influences – française, italienne,
allemande –, elle est comme le creuset où vont se fondre tous les courants :
elle va relayer Paris, secoué par la tourmente révolutionnaire, comme capitale
de la musique européenne.
Les instruments classiques. Même caractère européen dans l'évolution de la
facture instrumentale, qui voit apparaître deux perfectionnements capitaux :
celui du pianoforte, celui de l'archet. Le « continuo » reléguait le clavecin
dans un rôle subalterne. A mesure qu'il disparaît et que l'écriture pour deux
dessus et basse cède du terrain, le clavier reprend un intérêt propre, au point
qu'un J.J.C. de Mondonville intitule en 1735
son recueil Pièces de clavecin en sonates avec un accompagnement de violon.
Pendant qu'à l'opéra on finit par se passer du clavecin à l'orchestre, les sonates
pour clavier, mêlant au –s style galant – décoratif et spirituel – celui de
la sensibilité (« Empfindsamkeit »), appellent de leurs voeux un instrument
plus apte à l'ex-pression des sentiments : vers 1770 le –s pianoforte devient
l'instrument à la mode, et son nom en dit le mérite nouveau : alors que le clavecin
ne permettait guère que des oppositions d'une phrase à l'autre, on va pouvoir
désormais passer du « forte » au « piano » d'une note à l'autre.
D'autre part, alors que le violon, l'alto et le violoncelle ont atteint leur
perfection dès les années 1600, l'archet n'a cessé depuis lors de progresser
vers sa forme définitive, sa courbure en arc s'atténuant jusqu'à ces mêmes années
1770 où un luthier parisien, Fr. Tourte, le perfectionne et lui donne la cambrure
que nous lui connaissons. Par l'appui de l'index sur la baguette, cette cambrure
permet désormais l'accent soudain, le « sforzando », autrement dit ce jeu expressif
qui suit les moindres inflexions de la phrase avec autant de variété que la
voix vivante : c'est la même révolution qu'au clavier. D'où la nouvelle écriture
orchestrale, ses indications dynamiques caractéristiques ; d'où aussi, tout
opposées à la continuité propre au style instrumental du baroque, ces interruptions,
si naturelles après un accent, et cette utilisation fréquente et expressive
des silences.
La symphonie. Liée à la forme sonate, la –+ symphonie est la création majeure
du classicisme, à laquelle le génie de Haydn a donné, à partir des années 1760, tout
son éclat. Née del' -s ouverture de l'opéra, elle va contribuer par sa propre
perfection à l'orienter vers le –s poème symphonique : Beethoven écrira des
ouvertures, telles Egmont ou Coriolan, qui se suffisent à elles-mêmes. Avec
la symphonie est apparu un orchestre incomparablement plus riche que celui des
baroques. La présence des cors, des timbales, des contrebasses, des bois par
deux, y compris parfois (toujours chez Beethoven) les clarinettes, étoffe les
cordes du quatuor, dotées d'un pouvoir expressif nouveau : d'où des possibilités
de coloris inédites. Dans la période précédente, on s'attachait peu à la précision
du timbre et l'on pouvait au besoin remplacer un instrument par un autre. Ce
n'est plus le cas. Désormais, le timbre fait partie de l'idée et de son expression
au même titre que la mélodie ou le rythme. Haydn, Mozart, Beethoven seront exemplaires
pour l'instrumentation et l'orchestration. Le dernier disposera d'un orchestre
plus foumi, mais l'habileté de ses prédécesseurs, avec un matériel plus réduit,
ne le cède pas à la sienne.
Le quatuor à cordes. Cette souveraineté du timbre se retrouve dans cette
autre innovation, le -s quatuor à cordes, issu de la sonate à 3 ou à 4 sans
« continuo », et dans lequel s'illustrent au même moment Haydn et Boccherini.
Le premier le mènera à sa perfection, faisant preuve d'une invention inépuisable
dans l'utilisation des ressources expressives des cordes, depuis la Sérénade
de l'op. 3 n° 5 jouée « con sordini » parle 1°r violon avec accompagnement de
« pizzicati » imitant la guitare, jus-qu'aux doubles cordes du 1°r violon à
effet de musette (op. 9 n° 1, 1°" mouvement) ou de fanfare (op. 76 n° 2,
final), en
passant par les oppositions de registre, les puissants unissons, les effets
« sopra una corda » (op. 20 n° 6, trio), les croisements ou tel accord de quinte
diminuée et sixte (op. 64 n° 5, adagio) reposant sur le sol grave du 1e' violon,
succédant au ré' sur la chanterelle. Mozart n'est pas moins soucieux de sa palette
; il suffit de penser à l'emploi qu'il fait de l'alto dans le trio d'allure
populaire du Divertissement KV 563 ou à ces mouvements lents des quatuors KV
458 et 465 dans lesquels les voix prennent une irréalité céleste qui n'appartient
qu'à lui. Quant à Beethoven, c'est vraiment une richesse orchestrale insurpassée
(puissance et variété) qu'il déploie à partir de l'op. 59.
La place de Beethoven. De Haydn à Beethoven, le centre de gravité de l'orchestre
et du quatuor s'est déplacé vers le grave. Significatifs sont les Quintettes
à deux altos de Mozart (1787), les Sonates pour violoncelle et piano op. 5 de
Beethoven (1796), la séparation, fréquente chez Beethoven, entre les violoncelles
et les contrebasses. De même, le piano de Beethoven s'emplit dès le début de
sonorités violoncellistiques (voir la Sonate op. 10 n° 3, Largo e mesto). Autant
de signes avant-coureurs du romantisme, dont l'oeuvre de Beethoven présente
bien d'autres symptômes, en particulier dans le renouvelle-ment de la forme
sonate qu'il associe à la fugue ou à la variation. Mais si Beethoven cherche
un nouvel équilibre, il reste un constructeur, et son souci fondamental de l'architecture
le maintient dans le classicisme : point de rhapsodie chez lui, même dans le 14° Quatuor
à cordes fait « de pièces et de morceaux dérobés çà et là », où la continuité
du déroulement sonore, le plan tonal, les liens étroits qui unissent le dernier
mouvement au premier assurent, par-delà une foisonnante diversité, le triomphe
de l'unité. On croirait aussi que, rêvant toute sa vie d'écrire des opéras et
presque toujours contraint de demander la réalisation de ce rêve à la mus. instrumentale,
il a prévu le danger que courrait cette dernière à se séparer tout à fait de
la voix, alors qu'elle ne vit que de son commerce avec elle ou de son souvenir
: le danger de la virtuosité, condamnée à devenir rapidement gratuité, à perdre
toute signification humaine. L'introduction des voix dans la 9` Symphonie rappelle
à la mus. instrumentale ses origines, ses liens, sa mission.
Autre trait enfin, pour paradoxal qu'il paraisse, qui fait de Beethoven un
classique : son optimisme fondamental. Malgré toutes les tristesses que leur
a values la vie, Beethoven comme Mozart sont en définitive du côté de Haydn,
de son équilibre, de son finale gai, spirituel, étincelant : aucune place chez
eux pour ce qui sera, dans l'âge suivant, « le mal du siècle » ; de la souffrance,
certes, mais qui n'a pas le dernier mot. Mozart, peut-être à certains moments
le plus tragique des musiciens, est sans désespoir. Beethoven est un de ces
caractères à la Démosthène que les épreuves et les difficultés galvanisent.
Le finale de la 5e Symphonie, chant de victoire, a le même sens que celui du
Quintette KV 516 de Mozart : « Durch Leiden Freude », il s'agit toujours de
traverser la souffrance pour aller à la Joie, qui se conquiert.
Il y a de l'épique dans ce classicisme, et la recherche de la perfection artistique
y est aussi un moyen de salut, pour autrui comme pour soi. C'est sans doute
là son plus haut message, dont la lumière éclaire encore les âges suivants,
à la recherched'autres manières de sentir, de penser et de voir : ce qu'ex-prime
le cri d'un Berlioz ou d'un Delacroix, romantiques, certes, mais illuminés par
ce message, et qui entendent lui demeurer fidèles : « Je suis un classique !
».
P. FORTASSIER
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