Le contexte historique
Si le génie de Monteverdi
nous a donne les plus grands opéras vénitiens,
c'est à son élève Francesco Cavalli
que l'on doit la formalisation de ce genre. Arrivé
à Venise à l'âge de 14 ans, il travaillera
pendant quelques années à partir de 1616
comme choriste extrêmement doué a Saint-Marc
sous la direction de Monteverdi.
En 1637, à Venise, apparait
une nouvelle forme d'opéra : l'opéra public
qui ouvre ses portes a un auditoire acceptant de payer
pour assister à un spectacle entièrement
chanté, non plus réservé a des
princes ou de riches mécènes. Ce fut l'aboutissement
d'un long processus de transformation et de convergence
d'expériences précédentes realisées
par les compagnies des acteurs chanteurs de la commedia
dell'arte.
En 1639, Cavalli entre en partenariat
pour la production d'opéras au San Cassiano ou
il créera son premier opéra : Le nozze
di Teti e di Peleo.
Pendant les trente-quatre annees
qui suivront, Cavalli connaîtra un succès
sans précédent, avec près de 30
opéras produits. Il deviendra le compositeur
le plus réputé et le plus prolifique de
la ville, mais aussi une célébrité,
à qui Milan, Naples, Florence et Paris cornmanderont
des ceuvres.
Son immense succès repose
sur sa capacité a créer du divertissement,
à travers des ceuvres rythmées, peuplés
dune riche diversité de personnages qui conduisent
le public sur toute la gamme des émotions, du
pathétique à l'humour de bas étage.
Le non-respect des supérieurs se retrouve dans
tout l'opéra vénitien, ou les ordres les
plus bas commentent constamment les activités
amoureuses de leurs supérieurs.
À cette même époque,
à la cour du roi de France, Mazarin veut importer
le luxe italien a Paris. Par sa volonté, l'Italie
s'implante en France et la présence de Lulli
s'inscrit dans ce courant. Les talents de danseur de
Lulli séduisent le jeune roi qui le propulse
compositeur pour la musique instrumentale, puis lui
permet de fonder son propre orchestre : La petite bande.
La carrière de Lulli est alors liée à l'ascension
du roi. Trés vite, Lulli œuvre pour sa position,
et ses ballets intégrés aux opéras
du venitien Cavalli assurent sa réussite.
C'est dans ce contexte que Mazarin,
en 1659, commande naturellement pour le mariage de Louis
XIV et de l'infante Marie-Thérèse en 1659
un opéra a Cavalli : Ercole Amante, mêlé
de ballets de Lully.
Malheureusement, à cause des
retards dans la construction de la salle puis de la
mort du Cardinal Mazarin, l'opéra ne put être
créé à cette occasion. C'est
Serse qui est représenté finalement
au Louvre pour le mariage de Louis XIV. Les danses de
Lulli se détachent et l'imposent comme compositeur
français. Ainsi au début des années
1660, a la mort de Mazarin, l'ambition du musicien se
dessine : Lulli l''italien meurt et laisse la place
a Lully.
La collaboration avec Cavalli pour
l'Ercole Amante favorise le retour définitif
de Cavalli l'italien a Venise. L'opéra, joué
en 1662 devant la Cour est un échec. Les six
heures de musique pâtissent des machineries trop
bruyantes installées dans la nouvelle salle des
Tuileries. Mais les ballets, danses par le roi et la
reine en personne, ont séduit : Cavalli quitte
Paris et Lully triomphe.
L'Académie baroque d'Ambronay
a produit cet opéra en septembre et octobre 2006
à Bourg-en-Bresse, Vichy, Toulon, Reims, Paris
(en version de concert, où l'opéra sera
engistré) et Besançon.

L'Ercole amante : La
perle et les cochons par Pierre
Kuentz Metteur en scène
Pierre Kuenz a mis en scène
« Ercole amante », avec l'Académie
baroque d'Ambronay en 2006, dans le cadre d'une résidence.
On peut suivre son travail final, au jour le jour des
répétitions , par des textes, des vidéos
et des photos sur son site (blog) : http://www.pierrekuentz.com/ambronay/index.php/
Nous reproduisons le texte qu'il
a écrit à cette occasion pour la présentation
de cette œuvre.
L'Ercole amante : la perle et lmes
cochons
L'Ercole Amante est une apothéose
et cette apothéose est une noce : la noce d'Hercule
et de Bellezza, la Beauté. Dans d'autres traditions,
l'apothéose d'Hercule est Jeunesse éternelle
: il épouse Hébé, la jeune fille
de la maison. C'est une apothéose au sens fort
: un processus de déification. La noce est éternelle
et céleste, elle arrache Hercule à sa
condition d'homme mortel et le libère de la servitude
des travaux. Hercule sauvé séjourne glorieux
parmi les dieux et jouit pour l'éternité
de la Jeunesse et de la Beauté.
L'Ercole Amante, apothéose
d'Hercule, est commandé par le Cardinal Mazarin
à l'abbé Butti et au compositeur vénitien
Cavalli à l'occasion des noces du jeune souverain
de France : Louis XIV épouse Marie-Thérèse
infante d'Espagne. Le mariage consacre et légitime
la descendance d'un lignage qui jouit depuis Clovis
d'une onction de nature divine. Il est, avec le sacre,
un moment privilégié où doit se
manifester le lien particulier qui unit, à travers
ses rois, la France et le(s) Dieu(x). Ce mariage de
Louis XIV avec l'infante est en outre une promesse de
paix qui se veut définitive entre la France et
l'Espagne (Traité des Pyrénées,
1659).
Bref, ce mariage est une apothéose
et l'opéra commandé par Mazarin doit,
en la figurant, en la rêvant sur son mode propre,
couronner cette apothéose. Il doit rappeler la
connexion spéciale du royaume de France avec
le royaume de Dieu, il fait l'éloge de l'oint
du Seigneur, de ce Roi Christ, ce souverain sauveur,
qui dans cette alliance particulière avec l'Espagne,
libère son peuple des servitudes de la guerre
et du désordre. Pour parfaire ce travail de rêve
ou de figuration, Mazarin ne fait pas seulement appel
à l'opéra italien, nouveauté encore
méconnue en France, il fait aussi appel à
la tradition française des ballets de cour en
commandant à Lulli des entrées qui doivent
s'insérer dans le drame chanté. Un spectacle
qui sera total : le ballet et la tragédie chantée,
Lulli et Cavalli. Une apothéose... ?
Le Mariage a lieu en 1660. Mais l'opéra
de Cavalli, pour lequel on a fait construire une salle
gigantesque, ne sera pas donné à cette
occasion. Les travaux ont en effet pris beaucoup de
retard. L'opéra sera joué en 1662. Mazarin
est mort entre-temps. L'Ercole Amante qui devait
être, en même temps que le mariage de la
France et de L'Espagne, celui de la France et de l'Italie,
de l'opéra et du ballet, qui devait être
une apothéose en réunissant les goûts,
les arts et l'excellence des pays dans l'harmonie, jouera
finalement à contre-temps : il révélera
un noeud critique et conflictuel.
Au centre de cette crise, il y a
cet objet impossible, ce joujou précieux: l'opéra.
Il devient le centre brûlant de tous les discours,
de toutes les querelles esthétiques et littéraires
(et cela durera en France jusqu'à l'âge
des Lumières, avec des arguments qui varieront
peu). S'il est haï, c'est toujours par amour, au
nom de ce qu'il devrait être : la perle des arts.
L'opéra doit être sublime. Où est
le sublime de l'Ercole Amante pour le public parisien
de 1662 ? Où est l'apothéose et où
est le gouffre, l'informe ? La grande majorité
ne retiendra que les ballets de Lulli : des joyaux,
selon eux, perdus au milieu d'un flot de musique inaudible
( la musique de Cavalli ). D'autres, plus rares, des
Italiens de passage, quelques Français, peut-être
Lulli lui-même ( secrètement ? ) qui s'inspirera
par la suite du modèle Cavallien et l'adaptera
au goût français, verront dans cette musique
sublime, des perles jetées au milieu d'une rumeur
de cochons : la rumeur du public parisien qui n'entend
rien à cette musique et ne sait y prendre part.
L'apothéose d'Hercule sera
aussi un effondrement, la chute de Cavalli. Mais ce
sera la gloire de Lulli.
Pierre Kuentz Lyon, juin 2005
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