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Une « Traviata »
de l'entre-deux-guerres
au Deutsche Oper de Berlin

par Jean-Luc Vannier

 

Un des piliers de la trilogie verdienne avec « Rigoletto » et « Il Trovatore », cet opéra en trois actes créé  le 6 mars 1853 à La Fenice de Venise sur un livret en italien de Francesco Maria Piave et d'après le roman d'Alexandre Dumas fils, fut un jour résumé avec ironie par un célèbre critique musical parisien : « c'est une p….Il l'aime. Elle meurt ». Donnée en version « italienne sous titrée en allemand » mercredi 3 janvier au Deutsche Oper de Berlin, « La Traviata » fut également l'une des trois œuvres préférées de La Callas pour ce jusqu'auboutisme sacrificiel féminin. La mise en scène berlinoise reprise de Götz Friedriech, un ancien responsable du  Komische Oper de Berlin-Est puis de grandes scènes internationales, décédé en 2000, place le mélodrame dans la période de l'entre-deux-guerres, époque politiquement ambivalente, même si le message n'est pas très explicite dans cette production. Frank Philipp Schlössmann signe des décors d'un esthétisme marqué par des oppositions très stendhaliennes entre le rouge vif et le noir glacé et sur lesquels pouvait s'étayer la direction d'acteurs de Claudia Gotta.

Le premier acte fut néanmoins laborieux. La direction musicale lance une ouverture, célèbre introduction romanesque annonçant l'agonie de l'héroïne, qui manque de rythme et d'attaques et se révèle un brin champêtre : le chef croate Ivan Repusic bat bien la mesure mais se s'investit pas dans une interprétation personnelle de la partition qui perd parfois de sa couleur et de sa vivacité.

Ivan ReopusicIvan Repusic, chef d'orchestre.
Photographie © Deutsche Oper Berlin

D'inégale valeur, la distribution souffre aussi de faiblesses dramaturgiques. Malgré quelques beaux accents lyriques, le ténor coréen Yosep Kang n'accède pas à la plénitude du rôle d'Alfredo : sa voix manque de puissance et sa tessiture réduite le maintient dans un registre monocorde plutôt lassant. Norah Amsellem  connaît également quelques difficultés au premier acte. Parfois en retard sur l'orchestre, notamment dans son grand air « sempre libera », elle raccourcit ses vocalises et donne le sentiment de ne pas entrer psychologiquement dans le caractère de Violetta. Ses notes aiguës sont techniquement irréprochables mais le plus souvent inexpressives. Sans parler de sa prononciation dans une langue italienne dont elle scotomise les accents syllabiques. En témoignent les hésitations du public à applaudir après certains airs du premier acte, provoquant des faux-départs de l'orchestre et de la chanteuse. Comme cela arrive souvent dans le chant opératique, un changement radical intervient à mesure de la dramatisation de l'histoire : à l'acte III, la soprano française chante un « addio del passato » particulièrement émouvant et convaincant. Les derniers instants « Parigi, o cara, noi lasceremo » sont intensément investis, vocalement et scéniquement, par la cantatrice, finalement ovationnée.

Yosep Kang Yosep Kang (Alfredo)
Photographie © Deutsche Oper Berlin

Norah AmsellemNorah Amsellem (Violetta)
Photographie © Cosimo Magliocca CAMI

Point d'hésitation, en revanche, pour la basse italienne Simone Del Savio dans le personnage de Gorgio Germont : ses interventions au second acte, son duo avec Violetta « Pura siccome un angelo », celui avec son fils « di provenza il mar, il suol », de même que son « di sprezzo degno se stessa rende » lors du bal de Flora sont sincèrement saluées par le public – et doivent l'être – pour les efforts de diction, la puissance stable et la clarté de sa voix. Signalons les prestations vocales prometteuses de la mezzo soprano Jana Kurucova – lors de sa courte séquence au premier acte, l'on ne peut qu'être saisi par ses capacités de projection phonique – et celles du baryton chinois ZhengZhong Zhou, originaire de Shanghai aussi à l'aise dans son chant que dans son jeu.

Simone del SavioSimone Del Favio (Giorgio Germont).
Photographie © Deutsche Oper Berlin

Une « Traviata » qui sera également au cœur de la programmation monégasque à partir du 26 janvier à l'Opéra de Monte-Carlo./.

 

Berlin, le 4 janvier 2013
Jean-Luc Vannier

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