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Une « Agrippina » de
Georg Friedrich Haendel
vénéneuse à souhait au
Staatsoper de Berlin

Par Jean-Luc Vannier

 

Alex Penda (Agrippina) et Jennifer Rivera (Nerone)Alex Penda (Agrippina) et Jennifer Rivera (Nerone). Photographie © Monika Rittershaus.

Preuve que les employés du Staatsoper im Schiller Theater de Berlin travaillent efficacement — même le dimanche —, les imposants décors du « Fliegende Holländer » de la veille avaient, le 5 mai,  complètement disparu : la place était nette pour accueillir le plateau épuré du metteur en scène Vincent Boussard, les filins scintillants du décorateur Vincent Lemaire et les somptueux costumes signés Christian Lacroix dans une nouvelle production d'« Agrippina ». Opéra en trois actes composé par Georg Friedrich Haendel, d'après un livret de Vincenzo Grimani pour la saison 1709-1710 du Carnaval de Venise, « Agrippina » raconte l'histoire des complots ourdis par cette mère vénéneuse,  sœur de l'inoubliable Caligula, contre son époux l'Empereur romain Claude afin d'asseoir son fils Néron sur le trône de Rome. Ce « Mamas Liebling » saura bien le lui rendre dans la réalité historique en faisant assassiner sa génitrice cinq années après avoir été proclamé empereur. Haendel n'ignore d'ailleurs rien des appréhensions maternelles puisqu'il clôt son opera seria sur cette parole prophétique d'Agrippine : « Or che regna Neron, moro contenta ».

Sunhae Im (Poppea). Photographie © Monika Rittershaus.

Autant dire que cette pièce, dans l'esprit du compositeur, se veut aussi un miroir satirique à peine déformé des mœurs sanglantes d'une époque antique…suffisamment modulable pour dénoncer celles de son temps : d'où une scénographique qui n'hésite pas à multiplier les instants cocasses ou les comiques de situation concernant le plus souvent l'Empereur. Et ce, par le truchement de son bouffon et confident Lesbo, magnifiquement interprété par Gyula Orendt. Lorsque le bon peuple rit de ses dirigeants, il ne songe pas à se révolter. Encore moins à s'en débarrasser.

Bejun Mehta (Ottone)Bejun Mehta (Ottone). Photographie © Monika Rittershaus.

Si Penelope dans « Il ritorno d'Ulisse in patria » écrit par Monteverdi en 1640 — et qui terminera à la fin de ce mois la saison de l'Opéra de Nice — demeure le premier rôle de mère dans l'histoire de l'opéra, celui d'Agrippine, plus jeune et entièrement dévolu au cynisme de ses ambitions, domine du début jusqu'à la fin dans l'inexorable tissage de ses sombres intrigues. « Quel sang froid ! » dira d'elle l'affranchi Pallante lorsqu'elle parvient à retourner en sa faveur une accusation lancée contre elle par Claudio. Obsession du pouvoir, enchaînement de conspirations, alliances sitôt trahies à peine conclues, amours contrariées, promesses qui n'engagent que ceux qui veulent bien y croire, nourrissent les récitatifs et les arias des différents protagonistes sur cette délicieuse musique où l'origine allemande du compositeur subit l'influence italienne après ses trois années de périple péninsulaire.

Gyula Orendt (Lesbo) et Marcos Fink (Claudio)Gyula Orendt (Lesbo) et Marcos Fink (Claudio). Photographie © Monika Rittershaus.

Saluons d'emblée l'excellente direction musicale du chef René Jacobs sur les instrumentistes de l'Akademie für Alte Musik de Berlin et sur les chanteurs. Attaques énergiques, précision dans les nuances : l'âme de Georg Friedrich Haendel tour à tour surprend ou émeut l'assistance. La distribution des voix demeure d'une inégale valeur. Hors compétition, le contre-ténor américain Bejun Mehta reçoit plusieurs ovations pour sa remarquable interprétation d'Ottone : une voix claire, puissante, surtout constante, offre notamment, à la scène 5 de l'acte II  un « Voi che udite il mio lamento », superbe lamentation sur la solitude.  Le baryton-basse argentin Marcos Fink campe pour sa part un amusant Claudio impérial, fruit des facéties de son entourage, à la voix parfois un peu instable dans le vibrato. La basse Christian Senn réussit sa performance vocale dans le personnage de l'affranchi Pallante tout comme Narciso, son acolyte dans la pièce bien joué par le contre-ténor français Dominique Visse.

Marcos Fink (Claudio) et Alex Penda (Agrippina)Marcos Fink (Claudio) et Alex Penda (Agrippina). Photographie © Monika Rittershaus.

Les voix féminines sont, hélas, moins bien loties. Malgré de fort beaux accents, la plupart d'entre elles donnent le sentiment de chanter pour elles-mêmes sans tenir compte du public ou de se produire dans un salon restreint. Pendant la première partie, la soprano d'origine bulgare Alex Penda (Agrippina) — nonobstant une surprenante tessiture lui permettant des graves profonds autant que des aigus  pointus —, la mezzo-soprano américaine Jeniffer Rivera (Nerone) et la soprano coréenne Sunhae Im (Poppea) semblent retenir leur voix lesquelles parviennent parfois difficilement jusqu'au public. Et ce, malgré la proximité d'un plateau avancé au-delà de la fosse d'orchestre. C'est dire. A moins qu'elles ne subissent la tendance de plus en plus relevée parmi de nombreux et jeunes artistes : celle d'épargner leur instrument vocal pour n'en donner que le meilleur au moment le plus propice de leur rôle. La « performance » au sens économique mais pas lyrique.  Phénomène regrettable. La deuxième partie modifie cette désagréable impression et, finalement, les trois caractères féminins se projettent mieux vocalement avec des aigus puissants, jusqu'au tomber de rideau. Une production d'ensemble qui n'en reçoit pas moins un accueil enthousiaste du public. L'envoûtante musique de Haendel n'en est certainement pas la moindre des raisons.

Alex Penda (Agrippina) et Dominique Visse (Narciso). Photographie © Monika Rittershaus.

 

Berlin, le 6 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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