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Un Winterreise de la résignation

 

Saint-Seine l'Abbaye, Abbatiale, 16 août 2013,
par Eusebius ——

 

Philippe C antor et Didier PuntosPhilippe Cantor et Didier Puntos à Saint-Seine l'Abbaye.

 

On connaît davantage Philippe Cantor comme un excellent interprète des répertoires ancien et baroque que dans le lied et la mélodie. Et il faut le regretter. Didier Puntos, son accompagnateur (quel vilain mot pour un rôle éminent) a rencontré un succès international, conforté depuis, avec l'adaptation remarquable de l'Enfant et les Sortilèges créée à Aix. C'est oublier sa carrière de chef de chant et de pianiste, de compositeur aussi. Nos deux complices nous donnent un Winterreise  mémorable, intelligemment introduit par une brève présentation, authentique, vivante et forte de Didier Puntos1.

La scansion inexorable de l'accompagnement2 de Gute Nacht impose la lassitude et la résignation, et la belle ligne de chant aux incises descendantes restituent d'emblée le climat de cette saison du déclin. Philippe Cantor conduit son chant avec une simplicité naturelle, sans artifice, avec une égalité de registre et une réelle qualité prosodique : son allemand est exemplaire. Contrastant fortement, Die Wetterfahne est traduit avec fièvre.

Les lieder du cycle sont, à quelques nuances près, caractérisés par trois indications de mouvement : langsam (lent, traînant), geschwind (rapide, avec vivacité), mässig (modéré). Ici, tous ceux qui relèvent peu ou prou du geschwind seront pris avec une vigueur tourmentée, bienvenue, que l'on rencontre rarement. Les larmes gelées —  Gefror'ne Thränen (no 3) — trouvent ensuite une traduction émouvante, avec toujours cette simplicité naturelle qui en fait le prix. L'ample mélodie de Erstarrung (no 4), superbement contrepointée par le piano, avec ses triolets inexorables illustre ce tournoiement immobile, cet engourdissement par le froid. Un sommet de cette lecture. L'interprétation du Lindenbaum (n° 5), si simple et si savant dans son écriture, apparaît d'une évidence forte, avec le contraste du passage médian (Die kalten Winde) chanté sans les effets auxquels tant de chanteurs nous ont habitué, sans que la partition les justifie. L'émotion profonde de Wasserflut (no 6) et de Auf dem Flusse  (no 7) et le recours par Schubert à un accompagnement qui ne quitte le pp que pour le ppp donne au dernier une dimension proprement hallucinée, sans compter l'effet de miroir traduit avec subtilité. C'est de nouveau un retour au passé avec Rückblick (no 8) où l'agitation des deux sections extrêmes est contredite par le calme nostalgique du souvenir heureux. Le feu follet (Irrlicht, no 9) nous renvoie à la tombe (sein Grab) sur laquelle s'achève le lied. La contradiction entre l'accompagnement, qui suggère une marche régulière, et le texte chanté qui aspire au repos (Rast, no 10) nous convie à une sorte de voyage intérieur. Frühlingstraum (no 11) est un rêve illusoire, désabusé, du printemps. La tendresse, la fraîcheur teintées de nostalgie que donnent nos deux interprètes, sans la moindre emphase, sont exemplaires. Einsamkeit (no 12) clôt la première partie, avec ce calme résigné traversé d'un sursaut de révolte. L'attention (la tension ?) d'un public fasciné est telle que la sortie de Philippe Cantor ne suscite pas le moindre applaudissement, comme il est coutume. Et ce silence prolonge l'émotion musicale.

La seconde partie est une nouvelle traduction de la parfaite complicité des deux musiciens.

Chacun des lieder justifierait quelques lignes si ce n'est davantage. Retenons simplement le no 15 (Die Krähe), sinistre, chanté de façon très fluide, que l'on attendait un peu plus lent, mais dont la force et la cohérence sont intacts. Puis le no 17 (Im Dorfe) chanté avec une égalité qui tranche sur les versions proprement expressionnistes auxquelles nous sommes accoutumés. Ainsi es bellen die Hunde (les chiens aboient) est-il pris comme une simple description, sans que le figuralisme suggéré par le piano appelle un chant véhément. Cette lecture dépouillée fait naître une sourde inquiétude. Du no 20 (Der Wegweiser) on attendait davantage de pesanteur dans l'articulation du piano, mais le parti-pris de dépouillement se justifie pleinement. Die Nebensonnen (no 23) nous conduit dans une sorte de cheminement mystique, de la recherche de l'obscurité à la vision hallucinée des trois soleils. Le couronnement de cette sorte d'ascèse est illustré par l'ultime Leierman (no 24) : le récitatif de la voix sur le lancinant bourdon de la vielle débouche sur l'interrogation, sur le néant.

Un bouleversant Winterreise donc, débarrassé de cette gangue postromantique, voire expressionniste, que tant de grands chanteurs nous ont léguée.

La justesse de ton, la compréhension profonde, intime, du texte caractérisent l'interprétation crépusculaire de Philippe Cantor et de Didier Puntos3. Le climat de chaque pièce est restitué avec une simplicité naturelle, dépourvue de toute mièvrerie, dans une conception parfaitement maîtrisée de la progression. Une belle leçon de modestie, d'humilité qui est le plus bel hommage rendu à Schubert.

 

Eusebius
17 août 2013

 

1. On regrette seulement que le programme n'ait pas fourni le texte allemand et sa traduction, indispensable à la compréhension et à l'appropriation de ce chef-d'œuvre.

2. Une surprise : la nuance pp de l'introduction pianistique du 3e couplet est jouée avec vigueur. Erreur éditoriale ? Liberté prise par l'interprète ?

3. Enfin, comment passer sous silence le vœu que nos musiciens nous en livrent une version sur un piano-forte qui s'accorde encore davantage avec le chant, tant par l'équilibre sonore que par ses timbres si caractéristiques ?

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