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Un Ring qui laisse des bleus à l'âme

 

 

Dijon, 5 et 6 octobre 2013, par Eusebius ——

 

Opéra de Dijon © Gilles Abegg

Sabine Hogrefe et Thomas Bauer

 

Quelques huées, aussitôt couvertes par les applaudissements nourris et enthousiastes du public du Ring dijonnais auront ravivé de vieilles querelles relatives à la fidélité à un ouvrage, et / ou à son auteur.

La réalisation du Ring s'étend sur plus de 25 ans. Wagner a naturellement évolué, son projet s'est amplifié jusqu'à la démesure, il a renié, innové de nouveau pour écrire cette saga monumentale. Pour l'auditeur de ces soixante dernières années, le Ring constitue l'apothéose de l'art germanique, avec toutes les connotations possibles (cf. l'ouvrage de Timothée Picard, « Verdi-Wagner », dont il sera rendu compte prochainement ici). La lecture qu'en ont fait les grands réalisateurs a conditionné nos approches, et Wieland Wagner, Chéreau, Kupfer et autres, quel que soit leur art, nous ont fait oublier quelque peu le magistral poème wagnérien. Laurent Joyeux et ses collaborateurs, imprégnés de la pensée de la libre et rebelle Friedelind Wagner1, en ont entrepris une relecture débarrassée des scories de la tradition pour nous proposer une vision, plus lumineuse, plus positive, plus humaine du cycle.

Fidèle à Wagner qui voulait que ses drames s'adressent à tous, dans des conditions abordables2, la production de Laurent Joyeux, donnée trois fois, concentre sur deux jours les quatre ouvrages. Il en résulte quelques coupures obligées — liposuccion ou amputation ? — réalisées avec habileté par Stephen Sazio et Brice Pauset. Lorsqu'elles allègent le discours redondant du début de Siegfried, elles sont bienvenues, mais quand la mort de Fasolt est occultée, on s'étonne. D'autant que les deux préludes commandés à Brice Pauset pour l'occasion dérangent, moins par leur écriture contemporaine que par leur simple présence iconoclaste.

Le premier, précédant l'incontournable prélude de L'Or du Rhin, intitulé Die alte Frau (la vieille dame), se veut une clé de compréhension de la Tétralogie. Le dialogue de cette sorte d'Erda avec un interrogateur qui pourrait être Alberich serait bienvenu si sa durée ne paraissait excessive, d'autant que les voix sont rarement intelligibles, n'était le surtitrage. Les gardiens du temple n'ont pas apprécié… Fondé sur le texte de la première ébauche de Wagner, onirique et énigmatique, le second prélude, Die drei Nornen (les trois Nornes), joué avant Siegfried, se substitue évidemment au prologue de Götterdämmerung. Réussite musicale et visuelle, il a trouvé sa place naturelle. Son écriture, sa traduction quasi chorégraphique dans une réalisation visuelle dépouillée et efficace sont une réussite.

Dans la perspective de Feuerbach, qu'appréciait Wagner lors de la conception du Ring, celui-ci est lu comme une liquidation de la mythologie au bénéfice d'une humanité libre dans la joie, la liberté et l'amour. Le statut et la transmission de la connaissance en constitue le fil rouge. Le livre est une référence permanente, de la monumentale bibliothèque qu'est le Walhalla, du trésor donné en échange de Freia, aux livres que consultent Mime, Siegfried, Brunnhilde, à l'imprimerie souterraine du Niebelheim. Le papier en est la matière brute : rouleaux d'imprimerie, palettes de ramettes, feuilles des arbres de la forêt, rocher de Brunnhilde, sorte de belle aile de cygne dont les plumes sont de papier…

On devait déjà un splendide Tristan à Daniel Kawka. C'est maintenant une confirmation : sa direction, sûre et inspirée, galvanise l'orchestre dont il obtient des couleurs et des nuances d'exception, de la musique de chambre au cataclysme. Pas une réserve tant pour les bois, ronds et charnus, pour les cuivres dans leur plénitude (les cors !) que pour des cordes soyeuses et chaudes. L'orchestre est dans une vaste fosse, invisible comme à Bayreuth, qui favorise l'harmonie et l'homogénéité de l'ensemble sans nuire aucunement à la lisibilité des parties.

Opéra de Dijon © Gilles Abegg

Durant ces douze heures de spectacle bien remplies, la direction d'acteurs est telle qu'à aucun moment la distraction ou l'ennui ne guette l'auditeur.

Pour les chanteurs, la performance frise le défi : enchaîner en deux jours les quatre ouvrages sollicite des moyens hors du commun. Sabine Hogrefe, dont on se souvient de la Turandot de Busoni qu'elle campa ici même, habite Brunnhilde, avec toutes les qualités vocales extraordinaires qu'on lui connaît. De la jeunesse turbulente au désespoir crépusculaire, c'est une merveilleuse interprète qui nous émeut par son chant comme par sa présence scénique.

L'autorité vocale du Wotan de Thomas Bauer fait défaut : son engagement, le timbre, la ligne, le soutien sont là, mais il s'est fourvoyé en abandonnant son domaine d'excellence, le Lied. Siegfried est chanté par Daniel Brenna, qui incarne aussi Siegmund. Très belle voix, jeune, bien timbrée, dont la force expressive et la diction sont remarquables. Sieglinde, mais aussi Gutrune et la 3e Norne, sont chantées avec des couleurs séduisantes, sensibilité et énergie par Josefine Weber. Florian Simpson est un Mime d'exception : émission claire et puissante, articulation parfaite, il incarne remarquablement le personnage fébrile, avide de connaissance et rusé. Alberich, puis Gunther, sont Nicholas Folwell, remarquable par son aisance vocale et sa force expressive. Andrew Zimmerman, Loge, le fourbe, ni ténor héroïque, ni ténor bouffe de caractère, se situe entre les deux. Fricka, mais aussi Waltraute, Schwerleite et la 2e Norne sont campées par Manuela Bress, voix puissante dont l'instabilité des aigus projetés gêne. Katia Starke incarne l'énigmatique et fascinante Erda et la première Norne. Ses graves bien assurés lui valent une crédibilité appréciée. Les deux frères, Fasolt et Fafner, ont la taille et surtout le gabarit de l'emploi : Francisco-Javier Borda belle basse chantante, au timbre chaud, sait nous émouvoir, Christian Hübner est une basse profonde, noire à souhait, brutale et calculatrice, qui habite ensuite Hunding et Hagen. La vieille Dame (de Pauset), puis Flosshilde sont chantées par Anna Wall, au beau timbre profond et coloré. Une mention particulière pour Hanne Roos, beau soprano lyrique, qui joue Freia puis Woglinde. Citons encore Cathy van Roy, Wellgunde sensuelle, mezzo charnu. Le Froh de Yu Chen, beau ténor lyrique, et le Donner de Zacharia El Bahri sont convaincants. Les ensembles (les filles du Rhin, les Walkyries, les trois Nornes) nous réservent d'excellents moments, tout comme les jeunes garçons chantant l'oiseau de la forêt.

N'omettons pas enfin de souligner la beauté des décors Biedermeier, tout comme les costumes de Claudia Jenatsch, et des éclairages.

L'intelligence de la conception, sa profondeur symbolique, la beauté musicale et visuelle de la réalisation, sa profonde unité organique, à laquelle participent touts les composantes en font une création qui devrait faire date.

Après le plus beau duo d'amour que l'homme ait sans doute écrit, qui marque la fin de Götterdämmerung, c'est un Ring dont on sort avec des bleus à l'âme.

 

plume Eusebius
7 octobre 2013

 

1.  dont on relira avec profit Nuit sur Bayreuth, Paris, L'Archipel, 2001 ; une exposition lui est actuellement consacrée à l'Auditorium de Dijon.

2.  Si Bayreuth a été conçu par Wagner, ce que le festival est devenu ne devrait guère le réjouir : réservé à une élite de privilégiés, microscopique au regard de la foule d'auditeurs potentiels, temple bien gardé de mondanités obligées. Le Ring dijonnais, au public largement renouvelé — un quart de moins de 25 ans, une forte proportion de néophytes n'ayant jamais fréquenté l'opéra — est une réussite exemplaire de diffusion lyrique sans concessions.

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