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Un « Freischütz » à la française ouvre la saison lyrique à l'Opéra de Nice

 

18 novembre 2013, par Jean-Luc Vannier ——

 

Richard Rittelmann (Killian) et Bernhard Berchtold (Max).Richard Rittelmann (Killian) et Bernhard Berchtold (Max). Photographie © D. Jaussein.

Les mélomanes niçois sont-ils romantiques ? Les applaudissements d'estime qu'ils ont accordés à l'issue de la première, dimanche 17 novembre, de la version française du Freischütz, pourtant l'un des principaux opéras de ce registre outre-Rhin signé Carl Maria von Weber, laissent la question ouverte. Malgré l'immense talent d'Hector Berlioz, chargé pour la création à l'Opéra de Paris en 1841, de transcrire le livret de Johann Friedrich Kind et de remplacer les Singspiele par des récitatifs, les puristes regretteront l'original allemand créé au Schauspielhaus de Berlin le 18 juin 1821. Et ce, pour plusieurs raisons.

Bernhard Berchtold (Max)Bernhard Berchtold (Max). Photographie © D. Jaussein.

La rationalité et le cartésianisme du vocabulaire français ne parviennent pas à charger les paroles de cette « inquiétante étrangeté », ce mystérieux « unheimlich » des profondeurs de la psyché allemande où l'obscur côtoie la clarté, l'amour le dispute à la mort et où l'intime sensibilité psychique perce sous la puissance corporelle. Ce clivage langagier de part et d'autre du Rhin bouscule et perturbe par surcroît le rythme de la musicalité dans cette œuvre, en comparaison de l'immense succès d'un Fidelio beethovenien dans la langue de Goethe donné à Nice en novembre 2010 sous la direction de Philippe Auguin.

Franck Ferrari (Gaspard).Franck Ferrari (Gaspard). Photographie © D. Jaussein.

Certes, une louable créativité conceptuelle de la mise en scène et des lumières de Guy Montavon, aidé par les décors de Peter Sykora et les costumes de Pierre Albert, plonge l'audience dans cette gradation du fatum entre les squelettes jonchant les abîmes infernaux et le divin halo des hauteurs du plateau. Le fait de gravir ou de descendre à volonté les marches de la destinée humaine traduit efficacement le souhait de celui qui dirige depuis 2002 l'Opéra d'Erfurt : « un espace neutre où pourront s'exprimer tous les sentiments et où chaque personnage sera mis en valeur, sans être écrasé ». Nonobstant cette indéniable performance artistique, l'hymne à la chasse à l'acte III, où les tireurs de Bohême deviennent — marquant ainsi ce fossé culturel de la perception — de braves Bavarois à la fête munichoise de la bière, manque de cette virilité vocale : le « la la la » paraît plus proche de la « garde montante » dans Carmen que des mâles accents germaniques adoptés par les marins d'un Fliegende Holländer wagnérien.

Claudia Sorokina (Agathe). Photographie © D. Jaussein.

Difficile, dans des conditions qui ne dépendent pas de lui, de reprocher à la direction musicale un certain essoufflement : Philippe Auguin se démène pourtant énergiquement auprès de l'Orchestre philharmonique de Nice lequel, sous l'impulsion exigeante du maestro, témoigne d'un niveau accru de professionnalisme et de cohérence. Tout comme sa direction d'acteurs sur la scène. Plus d'une fois, la partition nous fait entendre d'agréables réminiscences mélodiques de Fidelio, le seul opéra de Beethoven joué seize ans plus tôt au Theater an der Wien et qui appartient également aux prémisses du romantisme allemand.

Franck Ferrari (Gaspard) et Bernhard Berchtold (Max). Photographie © D. Jaussein.

Inégale dans ses prestations, la distribution signale plutôt les voix féminines. Celle de la soprano Hélène Le Corre dans le personnage d'Annette se remarque par ses aigus limpides, brillants, lui autorisant d'admirables vocalises dans ses grands airs de l'acte III. Nul doute que le public niçois la retrouvera avec bonheur dans le rôle-titre de Semele de Georg Friedrich Haendel en février prochain à l'Opéra de Nice. La soprano ouzbek Claudia Sorokina, par ailleurs pianiste et chef de chœur, interprète avec moins d'aisance, notamment dans ses notes élevées plus ou moins stables, le rôle d'Agathe. Son chant mélancolique dû à un mauvais présage à l'acte III et sa « prière » de l'acte II lui valent néanmoins la reconnaissance du public.

Claudia Sorokina (Agathe) et Hélène Le Corre (Annette). Claudia Sorokina (Agathe) et Hélène Le Corre (Annette). Photographie © D. Jaussein.

Les voix masculines révèlent plus de contrastes, lorsqu'elles ne sont pas parfois couvertes par la philharmonie. Dans le personnage principal de Max, celle du ténor autrichien Bernhard Berchtold convainc par la beauté de sa fluidité vocale aux accents telluriques et aux intonations très humaines dans ses duos avec Agathe, très authentique aussi dans ses hésitations à pactiser avec le diable. Le baryton belge Lionel Lhote suscite l'adhésion dans son interprétation du Prince Ottokar, tout comme le baryton-basse américain Stephen Bronk dans celle de Kouno et l'excellent baryton Richard Rittelmann dans le rôle de Killian. La déception provient de la basse Franck Ferrari dans le personnage charnière de Gaspard : un souffle souvent court et une voix rentrée donnent le sentiment que l'artiste ne se trouve pas au mieux de sa forme. Malgré sa belle voix lorsqu'il la pousse, l'ermite chanté par Thomas Dear devient inaudible dans ses notes les plus basses.

Freischütz. Choeur de l'Opéra de Nice.Freischütz. Choeur de l'Opéra de Nice. Photographie © D. Jaussein.

La « rencontre à la fois de Weber et de Berlioz », explique le sympathique directeur artistique de l'Opéra Nice Côte d'Azur Marc Adam, vise à « célébrer les soixante ans de jumelage réussi des villes de Nice et de Nuremberg ». Cette rencontre franco-allemande opératique autour de la nouvelle production niçoise du « Freischütz » ne manque pas d'atouts. Mais l'usage d'une langue maternelle et l'exercice d'une traduction entraînent toujours des résistances inconscientes pour l'interprète comme pour le public. Résistances à cerner, puis à dépasser.

 

Nice, le 18 novembre 2013
Jean-Luc Vannier

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