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« Roméo et Juliette » de Charles Gounod à l'opéra de Monte-Carlo

 

Roméo et Juliette, Opéra de Monte-Carlo. Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

16 novembre 2014, par Jean-Luc Vannier ——

L'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction de Laurent Campellone, entonne l'hymne de Monaco au Grimaldi Forum : c'est en effet dans le cadre de la Fête nationale monégasque — le 19 du mois — que l'opéra de Monte-Carlo proposait, dimanche 16 novembre en coproduction avec le Teatro Carlo Felice de Gênes, le Roméo et Juliette de Charles Gounod. Créé à Paris le 27 avril 1867, année de l'Exposition universelle dans la capitale du Second Empire, cet opéra en cinq actes dont personne au monde ne peut plus ignorer la trame, est la neuvième des douze œuvres du compositeur, huit ans après l'illustre Faust. Une musique, écrit de Saint-Raphaël Charles Gounod à son épouse, inspirée au milieu du silence provençal, par « quelque chose de ma propre enfance, mais élevée à une puissance toute particulière » : c'est dans cette rêverie, un « état de dilatation » mentale que l'auteur « entend arriver la musique de Roméo et Juliette ». Il lui résume, quelques mois après, les avancées de son travail : « le premier acte finit brillant ; le second tendre et rêveur ; le troisième animé et large, avec des duels et la sentence d'exil de Roméo ; le quatrième dramatique ; le cinquième tragique…c'est une belle progression ».

Paolo Fanale (Romeo), Opéra de Monte Carlo. Photographie © DR.

Ce Roméo et Juliette monégasque dont la dernière représentation sur le Rocher datait de février 1980, bénéficie des atouts de la mise en scène traditionnelle signée Jean-Louis Grinda, des décors d'Éric Chevalier qui opposent murailles anguleuses de la haine à la circularité intime des lieux de rencontre entre les amants, des costumes particulièrement soignés de Carola Volles ainsi que des jeux de lumière de Roberto Venturi. Un excellent travail d'équipe qui mérite des compliments.

Nous ne tarirons pas non plus d'éloges sur la direction musicale de Laurent Campellone, personnalité récompensée au Palmarès 2014 des Prix du Syndicat des critiques pour la musique en raison de son action en faveur du répertoire français à l'opéra de Saint-Étienne : le maestro dirige avec passion et minutie l'orchestre philharmonique et les chœurs de l'opéra ainsi que les artistes lyriques. Il nous permet de mieux saisir, notamment dès l'ouverture-prologue, l'accord de la toute première mesure étrangement proche de celui du Fliegende Holländer de Richard Wagner (1843) ou la subtilité d'un fugato solennel dont les réminiscences, plus sévères, se feront entendre au début de l'acte III. Une petite fugue dont Puccini semble réitérer le principe dans l'ouverture de Madame Butterfly (1904).

Laurent Campellone (direction musicale), Romeo et Juliette, Opéra de Monte-Carlo. Photographie © Cyrille Sabatier.

La distribution nous laisse davantage perplexe, voire réservé. Dans le rôle de Juliette Capulet, la soprano Anne-Catherine Gillet nous lasse rapidement en raison d'un épouvantable vibrato dont elle ne parvient pas à se débarrasser. Si sa voix a pu, dans le registre médian et intime, lui assurer son succès dans le Dialogue des Carmélites en décembre 2013 à Paris, ce défaut lui aura peut-être coûté sa prise de rôle dans une Traviata programmée pour juin 2013 puis annulée, à l'opéra de Marseille. Force est en outre de constater que cette anomalie prononcée lui fait manquer sa célèbre valse-ariette « Je veux vivre » à l'acte I tout comme elle nuit à nombre de récitatifs chantés en solo ou en duo. Le ténor Paolo Fanale campe pour sa part un Roméo en deux temps : il s'économise dans les trois premiers actes jusqu'au point de nous obliger à croire à sa modestie lyrique, et ce, malgré des harmonies qu'on devine chaleureuses et une jeunesse de caractère convenant bien au personnage. Son madrigal « Ange adorable » ou sa cavatine « Ah ! Lève-toi soleil » nous convainquent difficilement de son « coup de foudre » pour Juliette. Coup de foudre loin des fortissimi amoureux du Roméo de Roberto Alagna pour sa jeune épouse cet été au Palais princier. Puis, à partir de l'acte IV jusqu'à la scène finale, le ténor natif de Palerme déchaîne sa puissance vocale, nous subjugue par de solides aigus : celui qui termine son « je mourrai mais je veux la voir » à la fin de l'acte III semble donner le signal de sa radicale mutation. Il nous charme aussi par d'émouvantes intonations dans son duo de l'acte IV « Nuits d'hyménée, nuit d'amour » ou par ce sublime tête-à-tête où l'amant qui vient de s'empoisonner vacille sur les délires de sa rencontre passée. Nous sommes donc impatients d'entendre celui qui incarnera Nemorino dans L'Elisir d'amore en décembre prochain à l'opéra de Marseille.

Romeo et Juliette, Teatro Carlo Felice de Gênes. Photographie © Patrizia Lanna.

Les voix « secondaires » emportent  davantage la conviction : la mezzo-soprano Carine Séchaye nous éblouit, hélas trop rapidement, dans la brève apparition du page Stephano. Le duc de Vérone joué par le l'impressionnant baryton Philippe Rouillon à l'acte III où il prononce la sentence sans appel du bannissement de Roméo et le Frère Laurent chanté par l'admirable basse Jean Teitgen dans la scène du mariage au même acte apportent — enfin — une réelle consistance  opératique : voix puissantes, structurées et bien projetées, surtout dans cette grande salle du Grimaldi Forum. Les chœurs de l'opéra de Monte-Carlo, notamment dans la scène d'exposition « Vérone vit jadis deux familles rivales » ou dans la violence paroxystique entre les deux clans « Race immonde » au deuxième tableau de l'acte III, contribuent sans aucun doute à l'étoffe dramaturgique de cette production, saluée sans surprise par un succès d'estime.

 

Monaco, le 16 novembre 2014
Jean-Luc Vannier

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Lundi 17 Novembre, 2014 1:35

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