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On ouvre ce livre avec la satisfaction
de tenir, enfin, en mains, un manuel d'ethnomusicologie,
mais quand on le referme, on se demande ce qu'on y a
appris.
D'entrée, les auteurs
semblent fonder leur démarche, sur une courte
histoire des différentes « écoles
», pensant peut-être que cela poserait leur
objet. Malheureusement, on a du mal à cerner
les problématiques fondamentales, ce qui a motivé
des folkloristes, des musiciens, des musicologues, des
savants, pour partir à la rencontre de la musique
des simples. Comment, à partir d'activités
aux motivations et techniques si diversifiées,
une science a-t-elle pu être constituée
? Qu'en attendaient-ils ? Qu'imaginait-on dans les années
1900, qui glorifièrent la nature, la pureté
de la vie paysanne, contre la corruption des villes
et des ensembles industriels ? Pourquoi « ethnomusicologie »,
évoque de suite la collecte des musiques paysannes,
ou exotiques, voire des relations avec le passé
lointain, avec l'idée de source originale, et
non pas, par exemple, l'étude les chants ouvriers
? La musique techno et les conduites qui y sont liées
?
On ne s'attarde pas dans ce livre
sur ce qui devrait le fonder : qu'est-ce une ethnie
? Où commence l'autre, comment le définit-on
? Comment se résout la subtile relation, qui
fait que, quand on observe l'autre dans son milieu,
on est justement soi-même l'autre ? Que vaut cette
observation quand l'autre, observé par l'autre,
ne se conduit pas comme il le ferait avec ces autres,
dans lesquels il se reconnaît comme le même
? N'a-t-on pas tendance, sous prétexte que c'est
l'autre, à ne chercher que l'autre ? De ne pas
considérer le même ? Comment évaluer
la perturbation que l'ethno(musicologue), crée
dans le milieu qu'il observe ?
Tout le monde, autre, est autre de
soi-même. Quels sont donc les critères
employés pour déterminer l'autre, autre,
si je peux dire, celui qui tombe dans le domaine de
l'ethnique autre que le sien propre ? Quelles sont
les frontières et où sont-elles ? En quoi
une polyphonie pygmée est-elle plus ethnique
qu'une symphonie de Mozart ? Y a-t-il ici plus de différences
qu'entre la même symphonie de Mozart et une Gymnopédie
d'Erik Satie ? Ou entre un plain-chant du XIe siècle
et la Sonate pour piano de Pierre Boulez ? Pourquoi
certaines régions relèveraient-elles de
l'ethnique, et pas d'autres ?
En quoi la distinction musique écrite
/ musique non écrite peut-elle tracer la frontière
entre une musicologie qui serait « générale
» et une musicologie qui serait ethnique ? D'autant
que cela ne recouvre pas cette autre distinction, également
avancée, qui discrimine musique savante et musique
populaire, dont il faudrait, là encore, discuter
la pertinence. Il existe des musiques savantes non écrites,
et des musiques populaires écrites.
Bien entendu, il semble, au premier
abord, évident, qu'on n'utilisera pas les mêmes
techniques, pour tenter de donner sens, dans le domaine
des connaissances, avec une polyphonie pygmée
ou une symphonie de Mozart. Dans ce cas, on peut travailler
avec des documents et la partition, sur une table de
bibliothèque ; dans l'autre il faut documenter
sur place. Mais pourquoi un musicologue, ne pourrait-il
choisir d'étudier la polyphonie pygmée,
sans pour autant devenir ethnomusicologue, même
s'il va chercher chez les ethnologues un complément
de connaissances ou de formation, même s'il devient
ethnologue et musicologue ? On nous présente
ici l'ethnomusicologie comme une science hybride : une
science peut-elle être ainsi hybride ? Qu’y perdent,
en soi, la musicologie, l'ethnologie ?
Paradoxalement, l'ethnomusicologie,
qui se présente ici comme une spécialité
de la musicologie en général, devant répondre
à des spécificités plus pointues,
regroupe des aires d'étude extrêmement
hétérogènes, du vocal à
l'instrumental, du religieux au profane, de tous les
continents, au point qu'on pourrait se demander si cette
ethnomusicologie ne serait pas en fait une musicologie
générale, et la musicologie générale,
une musicologie ethnique du petit Occident savant, sinon,
sa tradition musicale intellectualisante.
Faute d'attaquer frontalement ces
questions, et certainement d'autres, au profit d'une
simple évocation d'une musicologie de «
l'exotisme et de l' « autre », sans autre
procès critique, les auteurs sont réduits,
d'une part, à présenter, d'après
leur pratique africaine, un guide, succinct, d'approche
des populations, où l'on trouve les évidences
de quelques conseils pratiques, pour une conduite touristique
moyenne respectueuse. D'autre part, ils sont peu convaincants
quand, tout au long du livre, ils affirment la spécificité
de l'ethnomusicologie par rapport à une musicologie
dite générale, dont on ne sait pas si
elle existe ou si elle est à venir, puisqu'on
espère pouvoir participer à son élaboration.
Mais au centre, est un principe
erroné, ceci expliquant peut-être cela.
En effet, tout le livre est articulé autour de
l'idée que la musique serait un langage, au sens
linguistique du terme, et les sons des signes. Or, si
le langage articulé est un système de
signes (ce qui, tel que formulé se discute),
il n'est pas dit que tout système de signes soit
un langage, dans la mesure où l'on consent à
considérer les sons comme des signes, car la
musique est une architectonique de sons, pas un système
de signes. Il n'y a pas, en réalité de
sémiotique en musique, même si, dans certains
cas particuliers, des sons sont employés comme
signaux : les cloches, les sonneries de trompette militaire,
ou de trompe de chasse, le morse, les messages tambourinés
d'Afrique, etc. Mais tout cela se rapporte à
un langage articulé, ou à des conventions,
assignées par le langage articulé. C'est
une esthétisation de symboles déjà
existants. Ce ne sont pas là les sons qui disent,
ce sont des sons auxquels on a fait dire.
L'appauvrissement de la notion
de langage à un seul de ses aspects, un système
de communication par signes entre un locuteur et un
auditeur, au lieu de la considérer comme une
socialisation rationnelle des besoins et capacités
d'expression, dont les couches les plus profondes sont
affectives et problématiquement existentielles,
a tendance à en faire une représentance
du réel, et en cela, un avatar de la phénoménologie.
De fait, ce livre ne sort pas des
limites de la description distante, illusion littéraire
de l'objectivité qu'on prête à la
démarche scientifique, mais encore on tend à
y présenter l'ethnomusicologie comme une science
descriptive, dont le problème serait celui de
la pure observation phénoménologique,
miseen représentation pas le langage. Or, le
monde nous dit des choses, que si on l'interroge, c'est-à-dire
que si l'observation est motivée par des problématiques,
par un engagement idéologique, un point de vue.
De la même manière, un langage qu'on comprend,
est un langage qui problématise, qui demande
un engagement réflexif de la part du lecteur.
C'est ce qui est malheureusement absent dans ce livre.
À vous de voir
Jean-Marc Warszawski
Présentation
de l'éditeur
Voici, longtemps attendu, clair, précis, pédagogique,
écrit par des spécialistes éminents, le
Précis qui dit tout ce qu'il faut savoir sur
l'ethnomusicologie.
Véritable entrée en matière à l'ethnomusicologie, ce
livre cherche à comprendre les musiques traditionnelles extraeuropéennes à
partir des principes de la musicologie classique.
Après une présentation de la discipline et de son
histoire, les auteurs nous font partager les spécificités du quotidien des
ethnomusicologues (enquêtes de terrain, collecte de données, observation,
transcription, analyse...) pour un éclairage nouveau sur la création de la
musique contemoraine et sur la musicologie en général.
Simha Arom, dorecteur de recherches émérite au CNRS
(médaill d'argent), est un spécialiste mondialement connu des musiques
d'AFrique
Frank Alvarez-Péreyre, directeur de recherches au CNRS,
dirige le laboratoire « Langues- Musiques- Sociétés » Il est spécialiste
des langues et traditions orales juives.
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