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Populaire et raffinée
Ciboulette, ou la « banlieue »
de la grande histoire de la musique

Opéra Comique, 20 février

Par Frédéric Norac

 

Créée en 1923, Ciboulette est sûrement la dernière grande opérette du répertoire. Une œuvre pétrie de nostalgie où, en pleine vogue de la comédie musicale à l'américaine, Reynaldo Hahn rend un hommage appuyé à la musique légère française du siècle précédent. Offenbach, Lecocq, Planquette, Massenet, ils sont tous présents,  voire carrément cités, dans cette partition paradoxale qui tout à la fois joue la carte populaire et parle un idiome extrêmement raffiné, celui d'un compositeur en pleine maturité, maître de l'orchestration et de l'harmonie la plus subtile.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Les librettistes — Flers et Croisset — jouent aussi sur les réminiscences dans cette histoire de jolie maraîchère en quête d'amour qui rencontre un fils de famille pas très malin que sa maîtresse  vient de plaquer. On pense bien sûr à Mesdames de la Halle, à Offenbach et à tout le répertoire des années 1850-1860, époque dans laquelle est située l'action.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Les numéros obligés se succèdent, sans jamais être franchement justifiés par une intrigue assez lâche. La poésie farfelue du texte leur communique toujours un petit air décalé, assez proche sans l'imiter de l'humour d'un Willemetz ou plutôt d'une recréation moderne de celui des librettistes d'Offenbach. La langue bien sûr s'est affranchie de la prosodie classique : plus de diérèse ni de « e » muets qui sont tous élidés, mais la musique veille au grain pour que ce populisme ne sombre pas dans la vulgarité.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Le sentimentalisme coule à flots mais avec une pointe d'ironie et de distance qui suffit à ne pas le prendre tout à fait au sérieux. L'âge d'or de l'opérette est bien révolu et la société que l'on nous présente est une utopie. Pour bien nous le faire sentir, les auteurs ont inventé un personnage qui semble tout à la fois dans et hors de l'histoire, une sorte de deus ex machina qui pourrait être l'auteur lui-même : M. Duparquet, qui veille au destin de nos deux héros et s'avérera être la « réincarnation » du Rodolphe des Scènes de la vie de bohème, devenu contrôleur aux Halles. Le compositeur lui confie au deuxième acte une grande scène en mélodrame, qui est un des morceaux de bravoure de la partition.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Il faut saluer l'initiative de l'Opéra-Comique qui a choisi de donner sa chance à une œuvre qui ne  hante plus désormais que les scènes secondaires de quelques théâtres de province, avec des moyens qui se traduisent dans une production visuelle superbement réussie. La mise en scène de Michel Fau et la scénographie jouent habilement du second degré — toiles peintes, costumes d'époque revus au prisme des années 20 — sans jamais dénaturer la tonalité originale, quelque part entre pastiche et caricature.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Le théâtre trouve sa juste place dans cette œuvre mixte qui comporte quelques rôles parlés luxueusement distribués : Bernadette Laffont en Mme Pingret (à qui manque peut-être un rien de projection), Jérôme Deschamps désopilant en directeur de l'opéra et le metteur en scène lui-même dans un de ces numéros de travesti dont il a le secret, chantant une invraisemblable chanson de film, sans oublier Guillemette Laurence et Jean-Claude Saragosse, dans le rôle des époux Grenu.

Vocalement on ne peut rêver couple mieux assorti que Julie Fuchs et Julien Behr : elle, parfaitement à l'aise dans les multiples registres du rôle-titre, lui très convaincant dans son rôle d'amoureux paumé. Les petits rôles sont tenus par les jeunes pensionnaires de la nouvelle académie de l'Opéra-comique. Si la voix de la Zenobie d'Eva Ganizate ne paraît pas gigantesque, elle possède une piquante  présence théâtrale. Ronan Debois laisse entendre un léger vibrato sur le haut de la voix dans son air d'entrée qui inquiète un peu.  Le chœur Accentus est impeccable dans ses multiples incarnations et elles sont nombreuses, des fêtards du début à ceux du bal où se produit l'héroïne au dernier acte en passant par le petit peuple des Halles et d'Aubervilliers. Laurence Equilbey tire toutes les nuances dynamiques voulues de l'Orchestre de l'Opéra de Toulon pour exalter cette partition sensuelle, rêveuse et pleine de charme.

cibouletteCiboulette de Reynaldo Hahn, Opéra-Comique, Paris février 2013. Photographie © E. Carrechio.

Ciboulette, ce n'est peut-être pas la grande histoire de la musique, mais finalement, « c'est beaucoup mieux, c'est sa banlieue »

Frédéric Norac

Prochaines représentations les 22, 24 et 26 février

Coproduction avec  l'Opéra de Toulon. Reprises non encore programmées

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