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Créées depuis peu, les Éditions d’Ambronay
se sont inaugurées avec l’édition de sonates
de Scarlatti au pianoforte joué par Aline Zylberajch
(réédition) et un coffret de 4 CD gravés
de musique religieuse de Monteverdi (ensemble Elyma).
Un petit dernier sort tout juste de la couveuse : La
Guiditta d’Allessandro Scarlatti (Le Parlement de
Musique, Martin Gester). Mais il y a eu aussi
un premier livre, les actes d’un colloque tenu au monastère
royal de Brou les 17 et 18 septembre 2004 : «
Musique et sacré ».
Le sujet est d’une ambition rare,
son étude est de haut niveau, les angles d’attaque
couvrent un large spectre de spécialités :
Tout n’est pas facile à lire, mais qu’il
y a aussi matière à faire un plein
d’idées et de prospectives, voire d’idées
de derrière les idées. Comme ont dit,
c’est un livre qui laisse des marges.
L’ouvrage est ouvert par un long
texte de Michel Poizat, brutalement décédé
avant d’avoir pu mener à terme l’ensemble du
projet.
Pour lui, le premier dispositif de
la parole est la voix. La voix est un dispositif, un
appareil destiné à produire quelque chose.
Cet appareil est étrange en ce qu’il a une matérialité
observable, mais aussi une capacité transcendantale :
le sens. La voix est un instrument qui produit du sens.
La voix est aussi source de plaisir,
de jouissance. Les sociétés dépensent,
s’organisent pour jouir de la voix. Or, toujours dans
le cadre des étrangetés, la voix s’efface
dès que le sens surgit. Ce que Jacques Derrida
remarque dans «La voix et le phénomène»
(PUF 1967).
Cette voix et en fait un carrefour
entre le sujet et l’autre, entre corps et langage. En
tant que fonction de communication, la voix est inscrite
dans le social et articule dans une même configuration
«Voix, Verbe, Dieu, Société et Jouissance ».
Michel Poizat privilégie deux expressions anthropologiques
de cette configuration : la pratique de l’hymne et l’institution
du tribunat.
Hymne religieux, car pour lui, dans
le cadre de la religion catholique, Dieu qui ne peut
être nommé que de façon auto-référentielle
(je suis ce que je suis) ne peut être que chant qui
a le pouvoir de transcender la signification.
Le chant a un aspect performatif, il met en scène
sans informer. Il pose un problème essentiel
pour la théologie, celui de la légitimité
de la jouissance dans le chant.
Mais en étant fusion des voix
en une, ici voix de Dieu, voix du peuple, voix de l’Église,
l’hymne peut aussi devenir hymne national. L’auteur
consacre plusieurs pages à l’extraordinaire flambée
de succès que connu dès sa composition
«La Marseillaise» et à la forte impression
qu’elle fit sur les contemporains, ennemis de la République
compris, leur surprise d’entendre un hymne aux effets
si puissants où ne sont évoqués
ni Dieu ni roi. Il montre que le sacré n’est
pas fondamentalement une structure religieuse, mais
que la religion, est une forme de gestion particulière
du sacré.
Plus proche de Rousseau il aborde
la question du tribun, du tribunal, du tribunat. C'est-à-dire
l’importance de l’éloquence et des débats
publics, et montre comment l’idée de sacré
organise les prises de parole, mais encore l’applaudissement,
comme substitut de la parole et don du corps : la voix
des main.
Une très belle citation extraite
du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau :
«Le tribunat n’est point partie
constitutive de la cité, et ne doit avoir aucune
portion de la puissance législative ni de l’exécutive,
mais c’est en cela même que la sienne est pus
grande : car ne pouvant rien faire, il peut tout empêcher»
[p. 49]
Je rappelle que Jean-Jacques Rousseau
pensait, comme beaucoup à son époque,
en vertu de lectures peu critiques ou historiennes d’archives,
que la musique de l’antiquité avait une puissance
singulière. Pour lui, la qualité expressive
de la musique était tributaire de l’art du tribunat.
A Rome disait-il, les tribuns devaient convaincre la
foule, ils devaient user de tout leur art et dès
lors nourrissaient la musique (essentiellement de l’accentuation).
Aujourd’hui, on ne se sert plus du discours pour convaincre,
on envoie les soldats récupérer l’impôt
de force chez les pauvres gens. Le langage de la cour
inutile est appauvri, la source de la musique française
est tarie.
On a beaucoup souri (en coin du bon
ton), à ce trait pourtant génial du point
de vue polémique et symbolique. Il pourrait bien
qu’il soit musicalement plus prospectif qu’on pourrait
le penser, justement par la médiation du sacré
(par exemple le performatif de la voix). Je ferme la
parenthèse.
Toute cette disposition, cet appareillage
social de la voix, Michel Poizat propose de le
concentrer dans l’idée de Pulsion invoquante,
reprise de Jacques Lacan.
Pour le philosophe Bernard Baas,
la question du sacré est une question de la limite
qui sépare, dans le fonctionnement d’une société,
ce qui est licite et ce qui est inviolable, interdit.
Le latin dit que le mot «sacré»
vient de «sacer», «sancio» (participe
«sanctus») dont la première signification
est «interdit», «inviolable».
«Profane», du latin «pro-fanus»
qui signifie «devant le temple», c'est-à-dire
à l’extérieur. Franchir cette frontière
serait fascinant mais aussi terrifiant : tel serait
la nature du «frisson du sacré».
C’est aussi une chose qui est proche du sentiment
du sublime, qui est celui de franchir la frontière
entre fini et infini, et d’un point de vue religieux
de s’arracher au monde pour s’élever au divin.
Le sacré serait alors l’expérience de
la présence du divin. C'est-à-dire une
intensité d’émotion pouvant porter à
croire à la présence de l’imprésentable.
Car l’extérieur ne peut entrer dans l’intérieur,
l’infini dans le fini. C’est donc une expérience
de la limite, «l’affect du sacré n’advient
qu’à la limite» [p. 57]. Le sacré
est donc le mouvement qui pousse et retient en même
temps de franchir la frontière. De tous les arts,
la musique est le plus à même de produire
ce sentiment de sublime.
C’est aussi, d’après Georges
Bataille le mouvement du va du monde des choses utiles
à celui des choses qui ne servent à rien,
du monde des choses serviles à celui de la souveraineté.
Le sens du sacré et alors un «non-sens»,
puisqu’il est une promesse de se détacher de
ce qui fait sens.
On est alors dans le monde de la
représentation, où il y a toujours écart
entre le représentant et le représenté.
Le sens n’est donc jamais pur. La présence pure
serait une présence débarrassée
de la nécessité de la représentation.
La limite est donc entre la représentation
et la présence, le cas d’une parole qui serait
soustraite de son contenu représentatif. «Or,
soustraire de la parole son contenu représentatif
(les symboles linguistiques), c’est produire une énonciation
sans énoncé : la voix, l’intonation, la
mélodie.» […] «… il n’y a pas et
ne peut y avoir de sacré que pour l’être
parlant qu’est l’homme. Et cela vaut en propre pour
la musique : il n’y a de musique que pour cet être
de parole qu’est l’homme».
Le sacré est l’élévation
à la présence qui excède toute
représentation, et donc une libération
de la contrainte représentative de la langue,
une transgression de l’ordre symbolique, du Verbe. La
musique est alors le contraire du langage.
Raymond Court, également philosophe,
met en avant une comparaison entre deux mises en scène
musicale du mythe de «Pygmalion» d’Ovide
par Jean-Jacques Rousseau et par Jean-Philippe Rameau.
Opposition entre la conception Physico-mathématique
de Rameau et celle de la philosophie de la nature imitée
de Rousseau, où la voix à la primauté
sur le son. Le passage du chaos à l’ordre (de
la forme sculptée à la forme animée)
est chez Rousseau une opération sémiologique,
qui selon Raymond Court est «quelque chose qui
relève d’une véritable éducation
sentimentale et marque la passage du narcissisme
à l’amour-réciprocité». Chez
Rameau, la structure sonore et le jeu des harmonies
(des accords) sont utilisés pour exprimer
le travail sur la pierre qui donne forme à la
statue et à la vie.
Il y a dans la musique de rameau,
un risque d’autonomie musicale propre à évacuer
le sacré, Comme Hanslick le défendait
en 1854 «… pleine autonomie des formes musicales
entendues comme pures formes sonores en mouvement dont
la cohérence interne suffit à définir
le beau en musique». On en arrive à considérer
que seule la musique instrumentale est pure et absolue,
ce qui conduit Hanslick, selon Raymond Court, à
des aberrations dans ses jugements de la 9e Symphonie
de Beethoven, des Opéras de Wagner ou des musique
de Bach. Cela conduit aussi un Varèse à
déclarer qu’il n’y a pas de sacré en musique
sans texte, donc sans élément extérieur.
Raymond Court propose donc, à
l’inverse de Bernard Baas que «…méritent
le qualificatif de sacré, toutes ces musiques
vouées à magnifier le verbe en le portant
à son plus intense degré d’expression
et de sens et qui reposent […] sur une discipline de
la voix, ou comme disait saint Augustin, une vigilance
de l’esprit»
Bien entendu, on revient à
Jean-Jacques Rousseau, ardent défenseur de la
vocalité et à ce qu’il nomme dans son
dictionnaire de musique «la parole vive»,
comme l’écrit l’auteur, «l’essence charnelle
de la musique», «l’énergie de a langue»
ou «l’énergie de l’expression».
Les limites sont ici entre parole
et écoute, corps et monde, par quoi, selon Merleau-Ponty
«on pénètre dans la chair de la
musique et dans la musique comme chair.» Au principe
de cette fonction d’incarnation, il y a l’accent. «Le
verbe est la musique » (William Christie» ;
«le mot doit être patron de musique»
(Monteverdi) [p. 78].
Bernard Tétu, est connu pour
son activité chorale à Lyon, est aussi
philosophe. Il évoque les sirènes,
symboles d’un amour impossible et mortel, et Orphée
qui remonte ou arrête le temps. Maisl il reste
attaché à son point de vue de praticien.
Pour lui, il y a une «sorte d’affect général
plus large qui dépasserait la distinction profane-sacré»
[p. 85], car un concert réussi est un partage
proche de la plénitude de l’échange avec
le public, du partage, et non la recherche de lui offrir
un état second. «S’il me faut nommer le
sacré en musique, ce serait cette quête
de la totalité où l’homme partagé,
divisé, voire exilé – comme le décrivent
toutes nos mythologies et religions -, pourrait entrevoir
l’unité retrouvée.».
Le chant a le pouvoir d’arrêter
le temps, ou d’être une expérience de l’abolition
du temps. «l’acte musical réussi est la
négation du temps qui passe» [p. 87]. Pour
lui, interprète, il s’agit d’enraciner dans son
propre corps le discours musical. Quand Casals grogne
en jouant, écrit Bernard Tétu, il
ne grogne pas la mélodie, il grogne autre chose
que ce qu’il joue. Il y aurait donc quelque chose sous
le discours musical, que les mots de peuvent pas dire,
comme l’amour mortel des sirènes femmes oiseaux
de l’antiquité méditerranéenne
ou de l’impossible amour des sirènes femmes poisson
nordiques.
Le chant peut dire l’infinité
des émotions humaines presque simultanément,
va au-delà de la possibioité de signification
des mots. Pour appuyer son propos Bernard Tétu
donne à écouter le chant d’un vieux chanteur
de flamenco et celui d’un enfant autiste. On éprouve
là une certaine frustration à ne pouvoir
en profiter.
Sophie Wahnich, historienne, développe
de manière approfondie l’idée de «voix
sociale» évoquée par Michel
Poizat dans sont texte introductif. Elle montre comment,
au moment des événements révolutionnaire
de 1792, la voix populaire est au centre des rites qui
s’inventent, sur fond de chrétienté, dans
l’établissement d’une sacralisation de la Nation
et de la Loi. Une gestion non religieuse du sacré
ou le serment est le rite essentiel.
Sous sa plume, ces événements
deviennent un véritable drame musical qui se
met lui-même en scène. Depuis la pétition
adressée à la constituante et portée
en défilé ordonné en en musique
(la cri du peuple mis en forme, sacralisé) où,
dit témoin de l’époque Monsieur Santerre
de sonne beaucoup de mouvement pour tout ordonnancer…»
|p. 99], au silence de l’attente : L’Assemblée
décrétera-t-elle la Patrie en danger ?
Puis le silence de la déception, comme
fut le silence réprobateur des parisiens au passage
de rois de retour de Varenne.
La Marseillaise comble une attente,
celle du peuple de reprendre la voix. Le «Ah ça
ira» était un cri de ralliement. La Marseillaise
est un Hymne.
Peut-être, j’ouvre une nouvelle
parenthèse, les législateurs n’ont-ils
pas entendu cette Marseillaise, comme on n’a pas entendu
leRap, voix des laissés pour compte des cités
populaires, précédent de loin et dans le
silence des émeutes sans surprise.
Danton, Robespierre, Marat eux, entendent :
«Le peuple est las de n’être point vengé.
Craignez qu’il ne fasse justice lui-même. Je demande
que sans désemparer vous décrétiez
qu’il sera nommé un citoyen dans chaque section
pour former un tribunal criminel» (Le Moniteur
universel, 17 août 1792) [p. 103].
Les références aux
pratiques chorales, aux valeurs de la liturgie chrétienne,
de la musique d’ensemble dans les discours politiques
sont assez étonnantes, et l’idée de l’auteur
à propos des mises en scène, de la sacralisation qui
associent la volonté, l’ardeur avec la
retenue de la violence est convaincante. D’un point de vue de la cérémonie
liturgique on parle de décence, mais là
on est dans le monde réel.
«Le silence du peuple, affirment
les révolutionnaires, c’est le silence des lois.
Un tel silence engendre l’effroi. Pour que la voix du
peuple soit entendue comme voix de Dieu, il lui faut
alternativement des rituels d’apaisement musicaux et
politiques. Littéralement cela produit les hymnes,
ou les concerts (ici Gossec) qui disent le fait politique
par la musique écoutée et produite en
commun, dans une quête complexe d’harmonie non
fusionnelle.» [p. 106]
Le livre s’achève sur deux
articles sur la gestion religieuse du sacré.
Dans l’Islam, par Aline Tauzin, ethnologue et dans la
chrétienté, par Jean-Yves Hammeline, spécialiste
de ces questions bien connu dans le monde de la musique.
Leurs propos sont au premier abord
étonnants : Parler de musique sacrée est
impossible pour ce qui concerne l’Islam. Pour Jean-Yves
Hammeline, il n’y a pas de musique sacrée.
Aline Tauzin met en avant les problèmes
du vocabulaire : il est impossible d’accoler le terme
«musique» à celui de «sacré»
en arabe. En témoigne le «Festival des
musiques sacrées» de Fès au Maroc,
qu’on annonce en arabe par «Festival de Fès»,
faute de traduction satisfaisante. Mais la chose ? L’auteur
précise que si la linguistique est en défaut,
c’est que les choses le sont aussi. Fondamentalement,
pour l’Islam, musique et religieux sont incompatibles,
bien que les discussions théologiques continuent
depuis la fin du premier siècle de l’Hégire
où cette exclusion réciproque a été
prononcée. Les hadiths (recueils de Dits du Prophète)
s’opposent sur la question, entre interdiction formelle
et Licéité.
Jean-Yves Hammeline, quant-à
lui, met en avant les dictionnaires et les traités
de musique, pour montrer que jusqu’à la fin de
la renaissance, la catégorie de musique sacrée
n’est pas pensable, parce qu’on est persuadé
de l’unité de l’art musical [p. 126].
Dans les deux cas, les raisons fondamentales
sont les mêmes. La musique est considérée
comme étant du côté de la vulnérabilité
morale (de la chair), de la féminité,
des choses légères et du plaisir, de la
perversité. Choses qui «excèdent
la raison» [p. 115]
Évidemment, ce sont là
des notions qu’il faut décrire, affiner, mettre
en sens, et en relation avec les activités de
cantillation ou de psalmodie, mais encore des pratiques
musicales qui se développent à L’Église,
ou dans certaines sectes de l’Islam, l’exemple le plus
spectaculaire étant le soufisme.
Mais encore, «L’orthodoxie
redoute et condamne l’expérience du sacré
mais elle ne peut empêcher son existence par le
biais, par le biais de la musique, justement, de la
poésie, en ce que le rythme qui fonde cette dernière
excède la stricte valeur des mots»
Jean-Marc Warszawski 6 février
2006
Au sommaire
Première partie :
- Voix, politique et sacré, par Michel Poizat
- Michel Poizat, par Aline Tauzin
Deuxième partie
- Ouverture, par Michel Cusin
- Le sacré : la présence et l'excès, par Bernard Baas
- Question posées par la pulsion invoquante, par Alain Didier-Weill
- Musique, voix et chair, par Raymond Court
- La voix ou l'au-delà des mots, par Bernard Tétu
- Enflammer les cœurs, apaiser les esprits : La musique et le sacré pendant la période révolutionnaire, par Sophie Wahnich
- La musique et l'islam : orthodoxie et mystique, par Aline Tauzin
- Il n'y a pas de musique sacrée, apr Jean-Yves Hameline
Bibliographie Index
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