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Voici un ouvrage impressionnant et
quelque peu étonnant, qui semble rallier une
tradition, qu'on aurait pu croire tombée dans
l'histoire, celle, comme le disent les traités
anciens, de la musique mondaine, ou musique du monde
ou musique spéculative. C'est que, de l'Antiquité
à l'Ancien régime, les musiciens ont peu
écrit eux-mêmes sur leur art — mais Hugues
Dufourt, philosophe, est aussi un des compositeurs marquants
de notre époque —, car on ne leur reconnaissait
pas la pertinence de le faire. Ce sont les philosophes
de l'Antiquité grecque qui ont spéculé
sur la musique, par analogie avec le système
stellaire, grâce au mirage de la perfection des
nombres. Cette tradition nous est restée, grâce
à Boèce, aristocrate romain, qui a, si
on veut, sauvé les meubles in extremis, en traduisant
en latin les philosophes grecs dont on ne comprenait
plus la langue (sinon les aristocrates romains), et
plus tard, grâce aux intellectuels arabes. Ainsi,
cette musique spéculative est passée,
dès le Moyen-Âge occidental, dans les études
supérieures, avec l'arithmétique, la géométrie
et l'astronomie, ce qu'on appelait le « quadrivium
».
Justement, Hugues Dufourt veut
montrer que la musique, dite savante occidentale, n'a
pu émerger, dans ses spécificités,
qu'en se débarrassant de la pensée antique
grecque, construite sur une représentation discontinue
du temps. La musique, est l'art du temps, et la musique
savante occidentale est l'art d'un temps continu. Ce
que presque 400 pages, veulent démontrer, dans
la pure tradition du quadrivium, à la frontière
spéculative de la mathématique (antique)
et de la musique. Il y a dans le ton, et dans cette
idée de fonder la possibilité de la musique
savante occidentale, quelque chose qui rappellerait
une démarche Heideggerienne. Sauf que la recherche
des essences étymologiques, est ici remplacée
par celle de l'essence du nombre.
J'avoue que je partage peu, des idées
exposées, le temps comme l'espace, tout comme
leur mesure relative, ne m'inspirant aucune considération
métaphysique. Par exemple pour penser que «
Le mouvement est désormais indépendant
le l'essence des corps » [p. 72], il faut croire
que les corps on une essence, ce qui n'est pas mon idée,
je pense même que le mouvement, est la condition
première de toute existence, que donc, les corps
sont nécessairement dépendants du mouvement,
ils sont un résultat du mouvement.
Il reste que ce livre, regorge
d'idées à penser la musique (surtout la
première partie), et offre une multitude de sujets
de dissertation (s), de propositions.
Peu tendu vers le grand public,
ou d'un public non initié, d'une érudition
peut-être un peu trop autoritaire, au détriment
des démonstrations, peut-être plus attaché
à lier le discours que de convaincre le lecteur,
ce livre est toutefois abordable. Il est de plus composé
d'une succession d'articles centrés, suffisamment
redondants, pour avoir une certaine indépendance.
Il n'impose donc pas une lecture linéaire, et
mérite, je pense, l'effort de lecture.
Jean-Marc Warszawski 25 février
2008
Présentation de l'éditeur
Le temps, le changement et le devenir ne sont pas, dans l’antiquité, essentiels à la musique. Seule l’Europe, depuis les Carolingiens, conçoit la musique comme le déploiement du temps. L’ouvrage analyse les conditions et la signification de ce renversement. La théologie de la création, qui ne considère plus l’harmonie comme la loi des cieux, substitue à la question de l’ordre celle de la production du divers et accorde au devenir une valeur primordiale. La codification du répertoire liturgique au VIIIe siècle fut, pour des raisons politiques, l’élément décisif de la rupture avec le monde antique.
La musique européenne part alors à la conquête de ses invariants fondamentaux : la division du temps en intervalles égaux, la notion de hauteur, celles de permanence, de relation répétable et de fonction. Avec l’écriture, l’espace est requis comme principe discursif. La musique occidentale a peu à peu disloqué le pythagorisme sur la base duquel elle s’était pourtant formée. Elle oppose à la mathesis antique un type de rationalité qui doit tout aux algorithmes, aux logarithmes, aux fonctions circulaires et au calcul infinitésimal. La confrontation avec le monde grec fait ressortir l’originalité radicale de la rationalité musicale occidentale.
Les conquêtes fonctionnelles de la musique occidentale ont une signification profonde : maîtriser la durée et par là se doter des moyens d’une expression subjective. Même la production sonore est devenue une production « par principes ». L’ouvrage brosse les principales étapes d’une formalisation de la musique qui, pour autant qu’elle soit redevable de sa constitution aux mathématiques et à la technique, n’en est pas moins spécifique et autonome. Les principes de la musique du XXe siècle sont rapidement dégagés.
Cet ouvrage est le premier volume d’une série de quatre intitulée
Essai sur les principes de la musique. Il en constitue l’introduction. À la différence des trois autres, qui sont de forme canonique, cette introduction est composée d’un seul tenant, sur le modèle de la matière dont elle s’inspire. Il s’agit d’une étude de conditions de possibilité, d’une genèse rationnelle, non d’une histoire proprement dite.
Né en 1943 à Lyon, Hugues Dufourt a une double formation de philosophe et de musicien. Après des études de piano et de composition à Genève auprès de Louis Hiltbrand et de Jacques Guyonnet, Hugues Dufourt obtient l'agrégation de philosophie en 1967. En 1968, il est responsable de la programmation musicale au Théâtre de la Cité à Villeurbanne, avant d'enseigner la philosophie à l'Université Jean-Moulin Lyon III (1968-1973), et de devenir l'un des responsables de l'ensemble L'Itinéraire en 1975. Il devient chargé de recherche au CNRS en 1977, puis directeur de recherche en 1985. Ses principaux écrits ont été publiés sous le titre
Musique, Pouvoir, Écriture (Christian Bourgois, 1991). Les oeuvres de Hugues Dufourt, qui lui ont valu de nombreux prix, ont été jouées dans des festivals internationaux et les capitales du monde entier.
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