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Ce livre est séduisant, surtout si on a pris, récemment
oreille, avec la musique d'Hélène de Montgeroult, par disque ou partition.
Il est recommandé de le faire avant d'ouvrir cet ouvrage. Cela ne devrait
pas manquer d'attiser la curiosité.
Outre la curiosité, nous avons été sensible aux mises
en garde de l'auteur, quant aux pièges que réserve la documentation
historique. Souci assez rare, dans les ouvrages d'histoire musicale.
Pour le moins, Hélène de Montgeroult à eu, comme on
dit, un destin. Pianiste et compositrice exceptionnelle, riche aristocrate
traversant la Révolution française avec l'intention de préserver son
bien, elle est aussi la première femme à enseigner dans une classe
d'hommes du tout nouveau Conservatoire national de musique en 1795. C'est
que la République l'a réquisitionnée.
Elle est la complice musicale du célèbre violoniste
Viotti. Son jeu virtuose, mais aussi ses compositions, sont admirés pour
leur musicalité. On la dit meilleure pianiste de son temps. Elle laisse
une volumineuse méthode de piano, constituée de morceaux, théoriquement «
progressifs ».
Il y a l'insouciance de sa classe sociale, avec des
fêtes tapageuses dans sa propriété. Puis ce sont les événements
révolutionnaires, des mésaventures rocambolesques, puis l'Empire, qu'elle
dit ne pas aimer . Mais on est déjà sous la Restauration.
Elle a même droit à quelques traits de légende.
Notamment, elle aurait sauvé sa tête en improvisant au piano sur le thème
de la Marseillaise devant le Comité de Salut public.
Et l'histoire qu'on écrit est restée, à son sujet, page
presque blanche, y compris celle dite de la musique.
Cet oubli, ce qu'on juge être tel, cette histoire qui
passe indifférente, motivent l'essentiel des questionnements de l'auteur,
qui tient Hélène de Montgeroult comme une (sinon la) précurseure du
romantisme.
Malgré la conscience des problèmes soulevés par la
documentation en histoire, Jérôme Dorival n'a peut-être pas évité tous les
écueils qui menacent le récit d'histoire.
Cela est d'autant plus regrettable qu'il nous offre à
lire un indéniable plaisir à discuter, à l'élaborer des problématiques, à
questionner. Toutes choses qui font un bon livre de savoir.
Cette envie d'en découdre d'idées, une tendance à trop
de foisonnement, entraînent l'auteur à de nombreux commentaires,
jugements, voire à des sentences, sur une quantité de questions qui ne
sont pas toujours, tant s'en faut, essentielles pour le sujet (ou mal
hiérarchisées), avec parfois un manque de prudence, jusqu'au faux-pas.
On peut lire par exemple [p. 119] qu'il faut dépasser la
vision marxiste-léniniste de la Révolution française, parce que, prêter le
rôle d'avant garde révolutionnaire aux Montagnards, est une transposition
anachronique de la révolution prolétarienne de 1917. « Il existe sans
doute des classes sociales antagonistes », mais la classe ouvrière n'est
pas encore développée, comme elle le sera au XIXe siècle.
La Révolution française, au contraire, offre une
parfaite validation par le réel à la théorie de nature marxiste qui
pourrait énoncer ceci : la Révolution française est une révolution
bourgeoise. Cette classe fournit des financiers aux sphères du
pouvoir, dès le premier XVIIe siècle, ou des ministres sous Louis XIV,
détient le pouvoir économique et la force de progrès. Elle est la classe
montante, celle qui détient les forces productives, pousse au progrès
technique et scientifique. Mais son émancipation est bloquée par le
système des privilèges.
La Révolution française est la prise de pouvoir
politique par la bourgeoisie capitaliste, qui, en s'émancipant, émancipe
toute la société. Marx lui-même n'a pas écrit autre chose.
Certes, il ne s'agit pas ici de disserter sur cette
question, mais en faisant l'impasse sur les enjeux sociaux et politiques
de la Révolution française, Jérôme Dorival se prive d'éléments
s'appréciation critique essentiels, et soumet ses démonstrations
d'histoire à la pression de la mémoire collective. Ainsi réduit-il la
Convention à la Terreur, et envisage-t-il l'immense lame de fond des
événements révolutionnaires, sous l'aspect quelque peu simplificateur et
trompeur, des groupes de pression, de réseaux familiaux, amicaux,
d'intérêt privé, et de stratégie ministérielle, ou politicarde.
Cette révolution transforme les moyens de vie d'Hélène
de Montgeroult. Ses titres et privilèges familiaux acquits par achat ou
alliances, et par son premier mariage, n'ont plus aucune valeur, ne lui
donnent plus aucun droit particulier, les propriétés qui en découlent ne
sont plus inaliénables, elle n'a plus la possibilité de prélever sur les
populations qui habitent ses domaines. Elle doit donc, désormais, gérer
son bien comme tout riche bourgeois. Où se place-t-elle, entre ses pairs
qui, déjà, avant la Révolution, prennent part aux affaires, et ceux, qui,
refusant toute abdication (ou qui en sont empêchés) émigrent ou
combattent activement la Révolution ?
Hélène de Montgeroult a été dénoncée pour activité anti
révolutionnaire. La perquisition à son domicile n'a rien révélé. Pour
Jérôme Dorival, une telle dénonciation menait à la guillotine. Il suppose
que la marquise de Montgeroult bénéficiait de hautes protections.
Bien qu'aucun document n'atteste qu'elle a été
déférée devant un tribunal, l'auteur reprend à son compte
et pour vrai, un récit tardif,
qui prétend qu'Hélène de Montgeroult a sauvé sa tête en improvisant au
piano sur le thème de la
Marseillaise, devant le tribunal révolutionnaire.
En croyant voir poindre un récit légendaire relatif à
la personne d'Hélène de Montgeroult, l'auteur est en fait victime d'une
réécriture légendaire de la Révolution française, teinté de réaction, de
renouveau religieux et de romantisme, au milieu du XIXe siècle.
Pour être envoyé à l'échafaud, il fallait que le
tribunal prouve l'activité anti révolutionnaire, même si les preuves,
ténues, confondaient au plus fort de l'emballement, la critique du
gouvernement avec une activité réellement anti patriotique. On ne peut pas
dire comme on nous le propose que la Convention était un régime
totalitaire. Ce qu'on peut dire est que la dénonciation n'a eu aucune
suite, et qu'Hélène de Montjeroult n'a pas été inquiétée par la justice.
La scène du piano devant le tribunal est trop fantasque, pour qu'on puisse
y porter foi sur un simple récit tardif.
Le fait qu'elle ait été réquisitionnée, ne prouve pas
qu'on la mettait ainsi à l'abri des représailles de la République (pour
quelle raison ?), mais prouve la reconnaissance de sa haute utilité pour
la Nation, et que l'art, dans l'esprit de la Convention, faisait partie de
la richesse patrimoniale commune.
De même, le récit de sa visite – féerique, auprès d'un
vieil organiste aveugle, en Allemagne, n'aurait pas dû être validé comme
un fait attesté. Non seulement ce fait n'est pas documenté, mais encore il
surgit d'un récit bien trop typé et stéréotypé.
Toujours pris dans ce mélange pas assez sérié,
d'histoire, de mémoire collective, de réflexions personnelles actuelles,
Jérôme Dorival traverse tout son récit avec une thèse sensiblement
militante féministe : Madame de Montjeroult n'accède pas à une brillante
carrière musicale parce qu'elle est une femme.
Pourtant, rien ne dit qu'elle ait eu le projet ou
l'envie de mener une telle carrière. Jérôme Dorival le signale au début de
son livre : la carrière musicale, même si elle peut enrichir, n'est pas
socialement gratifiante. Les artistes, particulièrement les femmes ont la
réputation d'être des personnes de petite moralité.
La musique, la maîtrise d'un instrument de musique,
accompagne une éducation de bonne société. Le prince Esterhazy jouait du
Baryton avec Haydn, ou
Frédéric-le-Grand de la
flûte avec Quantz, mais il aurait été indécent pour un aristocrate de se
donner en spectacle de manière professionnelle. De plus, à l'époque
d'Hélène de Montjeroult, le piano n'est pas encore techniquement capable
d'affronter le concert. Il est un instrument de salon.
La
question de l'égalité se pose tout à fait autrement pour Hélène de
Montjeroult, parce qu'elle est victime du mouvement d'émancipation de la
Révolution, au cours de laquelle, justement, la société innove de manière
spectaculaire sur ces questions d'égalité entre les personnes. On affirme
l'égalité de droits à la naissance, et on en tire les conséquences, comme
l'abolition de l'esclavage. Mais l'aristocrate y perd les droits et la
supériorité de sa classe.
Ainsi, Hélène de Montjeroult est la première femme à
enseigner une classe d'hommes au Conservatoire national de musique en
1795. Il n'est pas certain que ce soit pour elle une promotion
sociale, comme il n'est pas certain qu'elle ait souhaité l'égalité, elle
qui était, de naissance, socialement (destinée à être) supérieure aux
hommes du peuple.
La thèse d'une Hélène de Montjeroult, précurseure du
romantisme, nous semble de loin, plus porteuse (parce que musicale), bien
que nous pensons qu'un tel mouvement esthétique a des racines plus
profondes et plus collectives, qu'une source singulière, serait-elle
géniale. Nous restons là un peu sur notre faim, puisque cette question,
très présente dans le livre, n'est pas vraiment posée en grand, et que
l'auteur ne semble retenir du romantisme que la goût pour les petites
formes de genre, l'abandon de la forme sonate et la mélodie très
chantante. Ce qui pourrait s'appliquer à Vivaldi pour le chant ou aux
clavecinistes français du XVIIe siècle pour les pièces de genre
courtes.
Mais indéniablement, comme celle de son élève Boëly, la
musique d'Hélène de Montgeroult provoque une telle interrogation.
Malgré ces critiques assez sévères, le livre de Jérôme
Dorival est sympathique, si le lecteur fait la part de ce qui ressort de
l'étude solide d'histoire de ce qui appartient au libre essai. Peut-être
aurait-il fallu séparer les deux genres qui ne font pas bon ménage.
Jean-Marc Warszawski
12 mars 2007
Présentation de l'éditeur
Reconnue en France comme la meilleure pianiste de son
temps, Hélène de Montgeroult (1764-1836) fut nommée professeur de piano au
Conservatoire en 1795, bien qu'elle n'ait jamais donné de concert public.
« Femme libre », elle adopta des valeurs d'une réelle modernité, refusant
de se réfugier dans le statut de victime malgré des aventures aussi
incroyables que malheureuses. Sa vie l'entraîna à composer une musique
d'intériorité refusant le « commerce de la virtuosité », alors en pleine
expansion. Par ses valeurs alternatives et cette distance avec son temps,
sans concessions ni compromissions artistiques, Hélène de Montgeroult
appartient désormais au nôtre. Qualifiée de « savante musicienne » et donc
peu comprise alors en France, elle n'en composa pas moins une musique où
l'émotion se mêle profondément à la science.
Elle aimait entendre l'opéra italien autant que jouer
ses contemporains Mozart et Haydn et fut la première à faire connaître aux
pianistes le style de Johann Sebastian Bach. Son monumental
Cours complet, commencé vers 1788 et publié vers 1812, montre que
le piano romantique était déjà présent à Paris sous la Révolution et
l'Empire — bien avant l'essor de Mendelssohn et de Schumann.
Jérôme Dorival est musicien (compositeur et
clarinettiste) et historien. Né à Paris, il a effectué ses études
d'histoire à la Sorbonne auprès d'Albert Soboul, Alphonse Dupront et
Dominique Julia, et ses études musicales au Conservatoire de Paris où il a
obtenu plusieurs prix. Depuis 1985, il est compositeur au sein du Grame
(centre national de création musicale). Ses oeuvres pour orchestre, piano
ou pour instruments associés à des bandes enregistrées ou à des
dispositifs informatiques ont été interprétées en France et dans une
quinzaine de pays.
Jérôme Dorival a également publié
La Cantate française au XVllle siècle, dans la collection « Que
sais-je ? » aux Presses universitaires de France.
Un enregistrement de pièces pour piano d'Hélène de
Montgeroult est disponible aux Éditions Hortus. Les partitions de ces
pièces sont éditées en deux cahiers par Symétrie.
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