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Le pianiste Martin Helmchen et le chef Dima Slobodeniouk transcendent l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo

 

2 décembre 2013, par Jean-Luc Vannier ——

 

Les mélomanes monégasques et azuréens se rendent-ils compte de leur chance ? Celle de pouvoir jouir des fabuleuses prestations d'un Orchestre philharmonique (OPMC) lorsque celui-ci entre en osmose avec un maestro de la trempe de Dima Slobodeniouk. En témoignait l'exceptionnelle qualité de l'imposant concert donné dimanche 1er décembre à l'Auditorium Rainier III dans le cadre du Festival Manca : au programme Jeu de cartes d'Igor Stravinsky, Redshift, une création mondiale pour orchestre et électronique du compositeur russe Vladimir Tarnopolski suivie, après la pause, du Concerto pour piano et orchestre no 2 en sol mineur, opus 16, de Sergueï Prokofiev avec le soliste allemand Martin Helmchen et la Rapsodie espagnole de Maurice Ravel. Deux heures complètes de bonheur.

Le compositeur russe Vladimir Tarnopolski et le maestro Dima Slobodeniouk. Photographie © Philippe Dejardin.

D'une petite quarantaine, Dima Slobodeniouk appartient à la catégorie des chefs particulièrement prisés par les instrumentistes de l'OPMC qui parfois le citent, aux côtés de Kazuki Yamada récemment nommé « Chef principal invité » , parmi ceux qu'ils verraient bien prendre la future relève de la Direction musicale et artistique. Nous ne pouvons en être étonné au souvenir ému de ce géant souriant au corps dégingandé dans son interprétation, en janvier de l'année passée sur le Rocher, du Concerto pour violon no 2 de Serguei Prokofiev avec la violoniste Arabella Steinbacher et de la Symphonie no 6 « Pathétique » de Piotr Illyitch Tchaïkovsky .

Composé en 1936, créé en 1937 au Metropolitan Opera House de New York sous la direction du compositeur pour une chorégraphie de George Balanchine, Jeu de cartes d'Igor Stravinsky, inspiré d'une partie de poker, propose une pièce ludique au cours de laquelle la distribution des cartes revêt, à trois reprises, l'allure ironiquement majestueuse d'une sorte de Te Deum où les joueurs officialiseraient leurs annonces avant que le joker, incarné par les brèves facéties perturbatrices des vents, introduise un joyeux remue-ménage permettant presque de visualiser, autant que les déhanchements inopinés du maestro ou les piqués de sa baguette invitant les cordes à « tomber » leurs sons, ce dandinement anthropomorphisé des cartes sur leurs coins inférieurs, tortillement aussi vif et maladroit que pourrait l'être un « apprenti sorcier » de Paul Dukas dont certaines résonnances mélodiques chatouillent la mémoire.

Le pianiste Martin Helmchen et le maestro Dima Slobodeniouk. Photographie © Philippe-Dejardin.

Malgré la soudaine accélération du rythme plongeant littéralement les musiciens dans leur partition, la fascinante richesse gymnique et le charisme du chef insufflent aux pupitres la direction nécessaire, ressentie et réagie, sans être aperçue. Du grand art pour celui qui, alliant ses racines russes aux nombreuses années d'études orchestrales en Finlande explique, après le spectacle, la difficulté de combiner la multiplicité des accents de sa langue maternelle avec le systématisme de la tonicité sur la première syllabe du Finlandais. Passionnante discussion informelle sur la relation inconsciente du langage verbal aux notes musicales dans une interprétation.

En création mondiale pour une commande du Ministère français de la Culture, produit par le Centre National de Création Musicale (CIRM), le compositeur russe Vladimir Tarnopolski, aidé d'Alexis Baskind pour la réalisation informatique, laissait deviner Redshift tant  cette œuvre, nourrie des expériences d'astrophysique sur la décomposition décalée du spectre lumineux découverte par Edwin Hubble, transposait dans une impressionnante partition aussi indéchiffrable qu'un traité de mathématiques pour un littéraire, l'exploitation des micro-intervalles. Et ce, entre le « rayon rouge » et le « rayon bleu » de la lumière diffractée au sein du « rayon vert », titre choisi — cela ne s'invente pas — pour le Festival Manca de cette année : « il s'agit d'étendre », expliquait le compositeur avant le concert, « les médiums électroniques afin d'élargir les possibilités tonales, jusqu'au sixième de ton ». « Au point », selon lui, « de pouvoir filtrer toutes les fréquences et de modifier les timbres ». Le son n'est pas « spatialisé » dans l'auditorium mais, pourtant, l'audience reçoit dès les premières mesures, une sensation à la fois lointaine et néanmoins lancinante par ses effets de vagues croisées ­– la douceur berçante de l'anglais waves conviendrait mieux ­– lourdes de menaces par la sollicitation implorante, déstabilisante de nos balances acoustiques nous forçant, après deux poussées similaires à des tutti classiques, à chercher à droite du plateau ce qui provient de sa gauche. Avant de terminer sur la prégnante impression d'un nuage de poussière musicale, reliquat nébuleux de ce fractionnement virtuel, aussi fugace et pourtant éternel qu'une réminiscence.  

Après la pause, bienvenue afin de reprendre son souffle auditif, le pianiste Martin Helmchen interprétait le Concerto pour piano et orchestre no 2 en sol mineur, opus 16 de Serguei Prokofiev : quatre mouvements représentant selon les quelques mots de présentation par le soliste, « la fin du monde », « la fuite », « les souvenirs » et « un chant d'adieu » et ce, alors que la partition de 1913 perdue sous la révolution bolchévique et complètement réécrite en 1923, fut tenue par son auteur pour son « 4e concerto ». Sons feutrés en introduction, délicatesse d'exécution, éprouvante dextérité dans une sorte de joute complice, triangulation mystique entre le soliste, l'instrument et l'âme du compositeur dont il suggère la fantomatique présence par d'inaudibles chuchotis. Et par une posture très remarquée alternant dans son jeu entre une prudente distanciation et une étrange proximité avec le piano : l'artiste qui murmurait aux oreilles du Steinway ! Ce Berlinois au lyrisme fervent l'éclairait après le spectacle en mentionnant le caractère « heurté » de l'œuvre, ses « exigences rythmiques », ses altérités entre la légèreté brodée du Vivace dans le Scherzo et la sombre stridence, séquencée dans ce dialogue abrupt, du troisième mouvement. Un exploit d'autant plus remarquable que, malgré sa légère coupure au doigt qui l'avait furtivement conduit, entre les mouvements, à essuyer les quelques gouttes de sang maculant les touches blanches, l'artiste interpréta en bis un extrait d'un « prélude » de Bach afin de satisfaire l'enthousiasme du public.

Orchestre Philharmonique de Monte Carlo. Photographie © G. Martinez.

La soirée se terminait sur la Rapsodie espagnole de Maurice Ravel créée le 15 mars 1908 au Théâtre du Châtelet à Paris. À l'engouement excessif pour le rythme, Dima Slobodeniouk a privilégié une interprétation plus ciselée, plus intimiste, plus minutieuse, offrant à chaque instrumentiste de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, l'opportunité d'exercer ses talents d'expressivité. À mesure que le maestro déroulait la partition, des paysages, des sensations, des couleurs même prenaient lentement possession de nos consciences : la tempétueuse excitation ibérique se calmait soudain dans une inextinguible torpeur estivale et l'irruption de la rythmicité sanguine cédait enfin le pas à la douceur nonchalante d'un langoureux phrasé. Admirable d'intelligence, subjuguant d'émotions, jubilatoire de plaisir. Tout simplement : merci.

 

Nice, le 2 décembre 2013
Jean-Luc Vannier

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