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Le « Laveur de vitres »
du Tanztheater Wuppertal
illumine Monaco de la vision
du monde par Pina Bausch

 

Par Jean-Luc Vannier

Un tableau sur l'Agape. Une invitation au partage. Avec ce brin de fraîcheur naïve qui donne un peu de couleurs à une perception finalement sombre et désenchantée du monde. Une vacuité du destin humain qu'il convient de compenser par cette générosité, ce don de soi : tel était le fil rouge du programme présenté, vendredi 14 décembre au Grimaldi Forum, par le Monaco Danse Forum. La reprise du « Fensterputzer  » du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, performance créée en février 1997 par la célèbre chorégraphe allemande disparue en 2009, était précédée, au puits des lumières, de « Contigo » spectacle réalisé par la Compagnie de cirque franco-portugaise O Ultimo Momento invitée dans le cadre des « Inattendus ».

Joao paulo dos santosJoão Paulo Dos Santos. Photographie © Alice Blangero

Interprété par João Paulo P. Dos Santos, artiste de cirque portugais et l'un des créateurs en 2004 avec le musicien français Guillaume Dutrieux, de la Compagnie franco-portugaise de cirque O Ultimo Momento, « Contigo » met en scène le rapport entretenu par l'être humain avec l'inaccessible, symbolisé par un mât autour duquel se déploient toutes les ressources dynamiques du danseur. Un scénario mêlant théâtre, expression corporelle et chorégraphie gymnique qui n'est pas sans rappeler la très belle prestation cet été à Monaco de la Compagnie « Les 7 doigts de la main »

Tout commence par ce regard fasciné, hésitant et inquiet de l'athlète tourné vers le ciel : défi lancé à l'individu qui réitère compulsivement, aidé d'une chaise « terrestre » comme tremplin, de multiples tentatives tout aussi périlleuses les unes que les autres, tel le légendaire Sisyphe visant ce sommet, cime des ambitions et espoir d'un trophée initiatique. Assis sur ce point culminant, il jongle avec un minuscule caillou, pierre polie noire et brillante « aux propriétés telluriques », confie-t-il après le spectacle. Mais l'homme n'est peut-être pas fait pour tous les exploits dont il est capable : une fois épuisé par sa haute lutte, João Paulo P. Dos Santos redescend progressivement tête en bas. Inversion du cycle de la vie : de la chaise, l'homme retourne à la chaise, sans omettre une ultime œillade, aussi victorieuse que désillusionnée vers le zénith.

João paulo dos santosJoão Paulo Dos Santos. Photographie © Alice Blangero

Changement de lieu et de décor : sur la scène de la salle des Princes, un immense dôme de pétales de roses rouges. Accueillant et chaleureux : « je veux offrir ce que le monde, devenu trop dur, ne donne plus au public : des moments d'amour pur », expliquait Pina Bausch pour éclairer cette œuvre conçue en coopération avec The Hong Kong Arts Festival et The Goethe-Institut Hong Kong. Œuvre plus que jamais représentative d'un répertoire théâtral, dansé, joué et chanté. Pina Bausch irradie sa scénographie d'une émouvante mais efficiente simplicité pour chacune des saynètes dont la thématique de la banale quotidienneté le dispute à l'intensité philosophique du message : l'humain n'est rien mais rien ne vaut l'humain. Encore faut-il que celui-ci se force un peu pour retrouver —  et le public est étroitement associé à cette quête — ce qu'il peut avoir de meilleur en lui : politesse, cordialité, générosité, gentillesse. Autant d'attitudes qu'illustre une infinie et douce sensualité chorégraphique de la gestuelle accompagnée des musiques du monde (Matthias Burkert et Andreas Eisenschneider) : de la Chine au Fado, de l'Argentine au Cap Vert, des chants d'amour de la Renaissance aux airs de jazz de Dizzi Gillespie.

Le laveur de vitres @ U. KaufmannLe laveur de vitres. Photographie @ U. Kaufmann

Corps libres de se mouvoir ou féminité entravée par des liens religieux, pensées vagabondes ou fugitives, étreintes passionnées ou furtives luttent désespérément contre une civilisation déboussolée : dénonciation simultanée des dictatures sur fond d'aboiements de chiens de garde, d'avions de combat et d'une société de consommation représentée par une réplique en carton-pâte d'une Mercédès entourée de femmes aux longues chevelures — la signature de Pina Bausch — dont on ne parvient pas à discerner si elles se réjouissent ou si elles pleurent. Ambiguïté subtile entre satisfaction et frustration.

LMe laveur e vitresLe laveur de vitres

D'une créativité inouïe, deux scènes rappellent en outre le mythe précédemment évoqué de Sisyphe. Elles s'étayent sur une simple table en bois pour témoigner de l'inexorable finitude humaine : un homme symboliquement crucifié à l'envers ne parvient pas, même en se relevant, à « remplir » un seau d'eau qu'un inconnu vide au fur et à mesure et une femme pourtant déterminée échoue à en remonter la surface en pente. Viduité du sens que renforce dès la seconde partie de la production, un sketch sarcastique et interrogeant le « lieu psychique d'où l'on parle ». Une « kapo » agressive vérifie les billets des spectateurs du premier rang avant de rendre de sa voie rauque son implacable verdict : « personne ici n'est à sa place ». « Qui dans la salle aura compris la signification latente », questionne sur un ton grave, un jeune berlinois assis à mes côtés ?

Le laveur de vitresLe laveur de vitres

Le laveur de viitresLe laveur de vitres. Photographie @ Ulli Weiss

Sisyphe toujours, à l'image de la superbe chorégraphie finale : des cohortes d'hommes et de femmes, devenues ombres d'eux-mêmes, gravissent péniblement, inlassablement, cette montagne de fleurs plongée dans le noir avec en toile de fond des paysages d'une beauté universelle qui les dépasse. Malgré les sourires, les rires mêmes qu'elle suscite, la fulgurante vision du monde par Pina Bausch n'a pas pris une seule ride. Hélas.

Le laveur de vitresLe laveur de vitres. Photographie ©Ulli Weiss

 

 

Nice, le 15 décembre 2012
Jean-Luc Vannier

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