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Le baryton Ludovic Tézier, le ténor Ramon Vargas et la basse Alexander Vinogradov font triompher « Ernani » à l'Opéra de Monte-Carlo

 

23 avril 2014, par Jean-Luc Vannier ——

Après Haydn revisité par l'Espagne de Pedro Almodovar, la saison lyrique monégasque se concluait, mardi 22 avril, par une somptueuse coproduction, avec l'Opéra royal de Wallonie, de Ernani : l'action de ce dramma lirico de Giuseppe Verdi tiré du drame romantique de Victor Hugo Hernani ou l'Honneur castillan, se passe en effet dans la péninsule ibérique au tout début du xvie siècle.

ernani, opéra de Monte CarloRamon Vargas (Ernani) et Svetla Vassilieva (Elvira).
Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Des cinq actes de la pièce originale, le livret de Francesco Maria Piave retient quatre « parties»  dotées chacune d'un titre. Mais la spécificité de cet Ernani créé au Teatro La Fenice de Venise le 9 mars 1844, réside davantage, après les grandioses Nabucco (1842) et I Lombardi (1843), dans le tournant prophétique des futures passions verdiennes, nettement plus intimistes : les arias doubles et clivées par un tempo di mezzo, les lancinantes polyphonies de fin d'acte annoncent, outre Stiffelio (1850) dont le Rocher a donné une superbe version l'année dernière, Rigoletto et La Traviata (1853). Ernani qui se termine par le sacre de Charles Quint, le meilleur ennemi de Catherine de Médicis (Jean Orieux, Bibliographies historiques, Flammarion, 1998), n'en contient pas moins les thèmes de la conjuration et du pacte fraternel contre le tyran du Don Carlo à venir (1867). Verdi n'en demeure pas moins Verdi : l'amour au faîte de son incandescence doit s'effacer devant le sens de l'honneur et de la parole jurée.

ernani, opéra de monte carloRamon Vargas (Ernani) et Svetla Vassilieva (Elvira).
Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Somptueuse production par l'équipe de la mise en scène rassemblée autour de Jean-Louis Grinda et désignant, dès l'ouverture, les personnages de ce quatuor amoureux : les décors en miroir renversé d'Isabelle Partiot-Pieri biaisant le regard porté sur la perspective scénique, les costumes à l'épaisseur adoucie par la couleur ocre signés Teresa Acone et les lumignons indirects de Laurent Castaingt proposent d'imposants tableaux collectifs, dignes des peintures en clair-obscur d'un De La Tour ou d'un Caravage. Une ambiance en demi-teinte où les tempéraments s'exacerbent tout en préservant leur fragilité et où les convictions croisent le fer avec les ambivalences.

ernani, opéra de monte carloMaurizio Pace (l'Écuyer du roi) et Ludovic Tézier (Don Carlo).
Photographie © Opéra-de-Monte-Carlo.

La direction musicale de Daniele Callegari, dont la baguette dynamique conduisait en janvier 2011 Un ballo in maschera en Principauté, diffuse cette extraordinaire vitalité aux pupitres de l'orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Et ce, alors que la partition déploie nombre de subtilités et d'innovations musicales destinées, entre les unissons des chœurs de Stefano Visconti, les arias tristement solitaires, les duos enflammés et les ensembles moralisateurs, à sculpter les personnages, à densifier leurs affrontements ou ciseler leurs émois.

Des ovations enthousiastes ont salué les voix masculines. Légitimement. Le plus vivement acclamé fut le baryton — très verdien — Ludovic Tézier déjà apprécié dans son interprétation du Comte Anckerström d'un autre Verdi déjà mentionné. Sa brillante interprétation du roi d'Espagne Don Carlo, révèle une voix qui ne connaît aucune défaillance technique dans la stabilité et la puissance de l'émission et qui se double de chaleureuses intonations colorées, par surcroît d'une rare intensité dans l'émotion. Un monumental souverain, dès son premier duo avec Elvira dans la scène 2 de la première partie « Le bandit » jusqu'à son apothéose vocale : la réincarnation de Charlemagne dans la troisième partie « La clémence » marquée par sa magistrale aria « rêve et illusion » accompagnée des quelques notes douloureusement arrachées du beau violoncelle solo. Tout simplement sublime.

ernani, opéra de monte carloRamon Vargas (Ernani), Ludovic Tézier (Don-Carlo), et Svetla Vassilieva (Elvira).
Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Chanté par un ténor parmi les plus appréciés sur les scènes internationales, et en particulier à Monaco en 2005 et 2007,  le rôle-titre permet au mexicain Ramon Vargas de camper un fougueux « Ernani, Don Juan d'Aragon », « bandit » écartelé entre son brûlant désir pour la nièce de Silva et sa résolution tout aussi ardente, aveugle, à venger son père assassiné. Son aria introductive et néanmoins vocalement très étoffée « Mercè, diletti amici…Come rugiada al cespite…oh tu che l'alma adora » atteste d'impressionnantes capacités à tenir des accents énergiques qu'il renouvelle dans ses duos tragiques avec Elvira.

Cette production monégasque nous a également fait découvrir, dans le rôle du Grand d'Espagne Don Ruy Gomez de Silva, la jeune et très talentueuse basse russe Alexander Vinogradov. Vaillance équilibrée dans tous les registres de graves qui l'autorise à chanter avec le même brio le vieillard soupirant, le noble outragé, et surtout, dans la scène finale « Le masque », ce rappel inflexible, glacé du pacte fatal et digne d'un Commandeur mozartien réclamant son sinistre dû.

Ernani, Opéra de Monte-CarloRamon Vargas (Ernani), Svetla Vassilieva (Elvira) et Alexander Vinogradov (Don Ruy Gomez de Silva). Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Nous n'évoquerons la seule voix féminine de cette soirée que pour nous interroger : que s'est-il passé avec la soprano Svetla Vassilieva qui, dans le rôle d'Elvira, a littéralement manqué sa prestation. Aigus criards dont les aspects métalliques sont renforcés par des vocalises, plutôt des sauts vocaux raides, souvent torpillés par des intonations à peine justes. Seuls quelques instants, notamment dans ses duos où elle s'en tient à des médiums « Chaque cœur a son mystère » (scène 2, partie 1) ou « je ne suis pas coupable autant que toi tu es cruel » (partie 2) la rendent convaincante. Serait-elle en train d'évoluer vers une voix de mezzo ? Comment, dans ses conditions, chantera-t-elle « Tosca » au Teatro la Fenice à Venise en mai prochain ? Toujours est-il qu'à l'issue de son aria principale dans sa scène d'entrée « La nuit est venue », elle sort dans un silence éloquent de la salle. Contrairement à ses acolytes masculins lors des saluts, elle ne bénéficiera d'aucune brava du public. Difficile, un soir de gala, d'infléchir les mélomanes monégasques.

Nice, le 23 avril 2014
Jean-Luc Vannier

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