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La Vivandière, ou le Chassepot* de l'opéra-comique

 

Montpellier, Opéra Berlioz-Le Corum, 24 juillet 2013, par Eusebius ——

 

                                                                                 Opéra Berlioz/Le Corum , copyright Luc Jennepin Opéra Berlioz/Le Corum. Photographie © Luc Jennepin

Si la musique instrumentale de Benjamin Godard fait depuis peu l'objet de curiosités étrangères, son œuvre vocale n'a pas eu droit aux mêmes attentions. La berceuse de Jocelyn constituant la seule réelle survivance.

Une vivandière, l'époque révolutionnaire, une fin heureuse, les ingrédients du livret rapellent en certains point l'histoire de Madame Sans-Gêne, écrite une vingtaine d'années après, dans un tout autre style. On pense aussi à l'intrigue de La Fille du Régiment. Une autre Vivandière fut une chanson fort populaire de Béranger.

La comparaison s'arrête là. L'opéra-comique, dépourvu de récitatifs, s'inscrit dans la mode patriotique, parfois revancharde, qui suivit la débâcle de Sedan, la perte de l'Alsace-Lorraine et la proclamation difficile de la République1. Ainsi se justifie sa dédicace : Réponse du général Marceau au feld-maréchal Rush « oui, mes soldats sont de petites gens, mais ce sont de grandes âmes ». L'œuvre, dont l'orchestration fut complétée par Paul Vidal, connut un succès extraordinaire, largement dû, aussi, à ses deux principaux interprètes : Marie Delna la jeune et superbe mezzo créatrice de la Charlotte de Werther à Paris, qui incarnait Marion, et le merveilleux Lucien Fugère, à qui incombait le rôle truculent de La Balafre. L'œuvre est tombée dans l'oubli, et l'on peut savoir gré au Festival de Radio-France et Montpellier Languedoc-Roussillon d'oser en offrir une version de concert, servie par de grands interprètes, pour se forger une opinion. Car l'œuvre fut controversée, moins pour l'idéologie qu'elle véhicule que pour son refus de toute influence novatrice, wagnérienne en particulier. Œuvre écrite « par de vrais Français », salue Le Petit Journal. Simultanément, Willy, critique d'un humour féroce mais le plus souvent lucide, signant « l'Ouvreuse » du Cirque d'Eté ou d'Hiver selon les saisons, méprisait cordialement Godard et son œuvre. On allait savoir.

Le bataillon de Marion, commandé par le capitaine Bernard, campe en Lorraine sous les murs du château où vivent le ci-devant marquis de Rieul, ses deux fils et une orpheline, Jeanne. Georges, l'un des fils du marquis, apporte des vivres, puis s'enrôle dans les rangs républicains. Son père le renie, et chasse Jeanne, que Georges aime en secret. Cette dernière est recueillie par Marion, et tous deux deviendront ses enfants adoptifs. Au second acte, un an après, nous sommes en Vendée, où la guerre touche à sa fin. Marion apprend que le petit groupe de derniers Chouans est commandé par le père de Georges, devenu sergent. Elle obtient qu'il soit éloigné durant l'assaut. Au dernier acte, la victoire est fêtée, lorsqu'on emprisonne, le marquis de Rieul, dans son logement. N'écoutant que son cœur et voulant éviter que Georges se compromette, elle le fait évader. L'alarme donnée, elle se dénonce, et serait fusillée si le général Hoche n'envoyait un message de paix et l'arrêté d'amnistie.

Mais point ne suffit de citer la Marseillaise ou le Chant du Départ pour jouer au révolutionnaire. La Vivandière se situe dans cette descendance de la branche décadente de l'opéra-comique français. Le manque de force, de vigueur dramatique est patent. L'écriture très conventionnelle, entre la romance, le quadrille et la musique de salon est pimentée d'effets militaires.

Fifres et tambour militaire conviennent mieux au kiosque, où les cuivres et les bois, égrainent leurs flons-flons. Relisez donc « A la musique » de Rimbaud : …l'orchestre militaire, au milieu du jardin, balance ses schakos dans la Valse des fifres

Patrick Davin, qui affectionne et connaît bien l'opéra français, déçoit : direction sans âme qui relève davantage de la mise en place, sans suivi des solistes. Manque d'intérêt pour l'ouvrage, ou répétitions insuffisantes ? Il est vrai que l'orchestre connaît quelques problèmes, ainsi les cuivres dont les attaques ne sont pas toujours justes ni en place. Les Chœurs de Radio France sont parfois à la peine, malgré la simplicité de l'écriture.

Opéra Berlioz/Le Corum. Photographie © Luc Jennepin.

La distribution, par contre, est quasi idéale. Seul déçoit un peu le marquis campé par Franck Ferrari, à l'émission parfois instable. À sa décharge, il a dû remplacer Jean-Marie Frémeau.

Nora Gubisch, dont la carrière internationale atteste les qualités, est une splendide mezzo2. Dans tous les registres, son émission colorée, chaleureuse, participe à une conduite vocale exemplaire, avec une intelligibilité permanente. La force expressive se déploie de la tendresse (berceuse du premier acte) à la passion dramatique qui marque la fin de l'ouvrage.

Omo Bello a la simplicité d'émission, la fraîcheur de timbre qui lui permettent de camper une Jeanne crédible.

Le Georges de Florian Laconi est irréprochable : émission brillante, puissance mais aussi délicatesse donnent au personnage juvénile une présence réelle.

Alexandre Duhamel est un La Balafre en tous points parfaits : émission puissante, ronde, articulation de rêve participent à la jovialité chaleureuse du personnage.

Admirables d'engagement et de qualité furent les solistes, qui ne portent en aucun cas la responsabilité de la déception éprouvée par chacun des auditeurs. L'ouvrage est faible, pour ne pas être plus sévère.

Quelle idée singulière d'avoir voulu rendre vie à cette partition ! Tant d'autres opéras-comiques français le méritaient davantage et n'exposaient pas à un tel risque. Certaines exhumations ne présentent d'autre intérêt que de justifier le travail du médecin légiste.

 

Eusebius
27 juillet 2013

Notes

* Nom donné au célèbre fusil à aiguille, associé à la victoire peu glorieuse du corps expéditionnaire français venu sauver les troupes pontificales de la déroute promise par Garibaldi (1867), et à la défaite de 1870. Réformé en 1874.

1. La Nuit de Noël, de Pierné, dès 1870, Le Père La Victoire, de Louis Ganne, en 1888, la Marche Lorraine, du même, en 1892… Seule, l'Attaque du moulin, d'Alfred Bruneau, ose rappeler la cruauté de la guerre, en 1893.

2. À signaler pour l'anecdote : les solistes entraient et sortaient à chacune de leurs interventions, ce qui concourait à un certain mouvement, mais comportait un risque. En effet, au milieu du second acte, Nora Gubisch, de retour à son pupitre, ne retrouva la page de sa partition correspondant à deux répliques, qu'avec l'aide de Omo Bello, sollicitée force gestes. Le stress évacué, chacun sourit. On l'avait échappé belle, l'ouvrage étant diffusé en direct sur les ondes de l'UER.

 

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