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La soprano Irina Ionescu et le ténor Augustin Hotea victorieux contre les choix — discutables — du Grand Prix de l'Opéra de Bucarest

 

 

Jean-Luc Vannier à Radio România Internaţional

 

Par Jean-Luc Vannier, 16 juin 2013 ——

Irina Maria Ionescu et Augustin Hotea. Retenez bien ces deux noms. À condition que la première précise un peu son vibrato et que le second ne force pas inopinément sa voix, ils feront parler d'eux dans le monde lyrique et ce, dans un futur proche. Ovationnés — légitimement — à deux reprises par le public lors des sélections, la jeune soprano et le ténor de 23 ans n'ont pourtant pas reçu les plus hautes récompenses du concours « Le Grand Prix de l'Opéra » de Bucarest dont la cérémonie officielle se déroulait le dimanche 16 juin 2013 dans la capitale roumaine.

Irina IonescuIrina Ionescu. Photographie © Opéra de Bucarest

Augustin Hotea. Photographie © Opéra de Bucarest

Irréprochable sinon impressionnante par le professionnalisme de son organisation avec la distribution d'un programme bilingue, abondamment illustré des parcours des chanteurs et des distinctions obtenues par les membres du jury, la fastueuse cérémonie avec force gardes costumés, trompettes annonciatrices, lourds rideaux pourpres plissés sur le plateau et lumières multicolores scintillantes, concluait en présence de l'Orchestre national de l'Opéra sous la baguette de Iurie Florea, cette première édition d'une compétition lyrique ouverte aux jeunes artistes roumains et internationaux, de 19 à 33 ans pour les femmes et de 20 à 34 ans pour les hommes.

Les membres du jury. Photographie © Opéra de Bucarest

Le directeur général de l'Opéra Razvan Ioan Dinca présidait lui-même un jury composé de l'ancien ténor italien, souvent acclamé au MET de New York, Marcello Giordani, de Brenda Hurley, directrice du Studio international de l'Opéra de Zürich, de Maria Mot, directrice artistique de l'agence sise à Londres « Intermusica », d'Olga Kapanina directrice du département « opéra» au Théâtre Mikhaïlovsky de  Saint-Pétersbourg, de Pal Christian Moe, directeur du casting du « Bayerische Staatsoper » de Munich, de Youri Schwartzkopf, directeur général du Théâtre d'État de la Comédie musicale à Saint-Pétersbourg et premier directeur artistique adjoint du Théâtre « Mariinsky » de la métropole russe du nord et de Mihai Cosma, directeur artistique de l'Opéra national de Bucarest.

Outre un prix spécial de 1000 euros « Verdi » offert par l'Ambassade d'Italie dans le cadre du bicentenaire de la naissance du compositeur (lauréat : Augustin Hotea), les trois premiers prix, respectivement de 6000 euros (lauréate : la soprano lituanienne Katerina Tretiakova), de 3000 euros (lauréate : la soprano roumaine Alexandra Tarniceru) et de 1500 euros (lauréate : la soprano roumaine Veronika Anoushka), consacraient une série de récompenses : celle du meilleur chanteur âgé de moins de 24 ans (Daniel Pop), des contrats d'engagement avec l'Établissement lyrique roumain (Irina Ionescu, Sunnyboy Dladla), des invitations à suivre gratuitement des master class et un enregistrement avec la Radio Nationale Roumaine (Irina Baiant).

Après une présélection, huit finalistes se partageaient les faveurs du public et des membres du jury lors d'un ultime round le samedi 15 juin. Probablement sous l'influence de l'école de chant russe, nous ne pouvons que relever, pour le regretter, l'importance accordée à la puissance vocale au détriment de l'expressivité et de l'émotion dans les critères qui ont sans doute présidé aux décisions du jury. Certes, replacée dans le cadre d'une compétition, la tendance inconsciente des artistes vise sans doute à montrer l'étendue de leurs capacités vocales. Au point de ressembler aux exploits d'une performance plus sportive que lyrique. Le tout aux infortunés dépends des affects.

Veronika AnushkaVeronika Anushka. Photographie © Opéra de Bucarest

Ce fut largement le cas des trois sopranos primées : Veronika Anushka, lauréate du 3e prix, interpréta un « Caro nome » du Rigoletto de Verdi et un « Qui la voce sua soave…Vien diletto » des I Puritani de Bellini, souvent marqués par une voix forcée au risque d'aigus métalliques et pas toujours stables. Sa collègue roumaine titulaire du second prix Alexandra Tarniceru a tenté un « casta diva » du Norma de Bellini qu'elle a passablement altéré par un registre vocal monolithe et dépourvu d'intonations, par des vocalises parfois essoufflées et des notes élevées aux sonorités déplaisantes.

Alexandra Tarniceru. Photographie © Opéra de Bucarest

Quant à la principale lauréate, Katerina Tretiakova, son interprétation trop puissante du « E strano…sempre libera » de La Traviata de Verdi lui fait manquer toutes les subtilités vocales d'une Violetta tourmentée par les perspectives de l'amour : ses roulades sont hélas raccourcies, ses piqués dénués de tranchant, autant de faiblesses que la soprano lituanienne cherche à compenser par le maintien d'un registre suraigu lequel n'a pas vraiment sa place dans cet air censé refléter l'intériorité et l'ambivalence des sentiments féminins : nous pourrions lui rappeler les paroles ironiques d'une Montserrat Caballé qui s'étonnait toujours, notamment à propos de la Seguidilha « Près des remparts de Séville » dans le Carmen de Bizet, des tendances à hurler alors, expliquait-elle avec son inimitable accent catalan, qu'un « chant d'amour doit être susurré à l'oreille du geôlier ». Mais peut-être certains membres du jury ont-ils été plus vulnérables à la générosité de sa plastique qu'à celle de son organe vocal.

Katerina TretiakovaKaterina Tretiakova. Photographie © Opéra de Bucarest

Une différence de taille avec la prestation d'un naturel et d'une beauté époustouflante de la jeune soprano roumaine Irina Ionescu : son aria « Ah ! Où va la jeune indoue ? », l'air célèbre des clochettes du Lakmé de Delibes, morceau particulièrement exigeant, a retourné comme une crêpe le public et — disons-le — l'auteur de ces lignes : notes aiguës cristallines, contre-ut impeccable, cascades bien détachées de vocalises claires et précises pour lesquels elle a reçu une véritable ovation des mélomanes roumains présents dans la salle. Elle a confirmé avec la même aisance ses indéniables talents le lendemain lors de la finale avec un « caro nome », l'air de Gilda dans Rigoletto de Verdi autrement plus attachant, plus sensible, plus profond que celui chanté par les autres candidates. Et sanctionné par une acclamation toujours aussi intense du public. De quoi faire réfléchir les directeurs d'établissements lyriques dans le monde sur ce qui est susceptible de satisfaire ceux et celles qui paient leur billets pour assister à une production. Nul doute qu'en écoutant Irina Maria Ionescu, le charme opératique suscitera l'enthousiasme. Nous prenons ce pari sans grand risque.

Sunnyboy Vincent DladlaSunnyboy Vincent Dladla. Photographie © Opéra de Bucarest

Des trois voix masculines en compétition de la short list, les appréciations seront tout aussi nettes : malgré de beaux accents, le baryton Daniel Pop manque ostensiblement de souffle. Son jeune challenger sud-africain, le ténor Sunnyboy Vincent Dladla saisit en revanche l'audience par ses capacités thoraciques — des notes tenues sans faiblir — mais son timbre vocal demeure fade et son vibrato est souvent chancelant : son interprétation de « Una furtiva lacrima », le grand air de Neronimo dans L'Elisir d'amore de Donizetti contient certes toute la sensibilité nécessaire mais le jeune ténor a été nettement trop ambitieux en tentant la veille le « Ah mes amis, quel jour de fête», l'air de Tonio dans La fille du régiment du même compositeur où nous cherchons encore les 9 contre-ut inscrits dans la partition.

Les lauréats du Grand Prix de l'Opéra. Photographie © Opéra de Bucarest

Un contraste sans discussion avec la superbe prestation du jeune ténor roumain Augustin Hotea, le vendredi avec « Il mio tesoro », l'air de Don Ottavio dans le Don Giovanni de Mozart acclamé avec autant d'exaltation du public que le jour d'après lors d'un magnifique « Che gelida manina » de La Bohème de Puccini. Incontestable puissance vocale aux aigus larges et stables et doublée de toutes les variations tonales, de toutes les subtiles nuances dans les médiums et les notes retenues. Du grand art même si l'on devine une sorte de fragilité de l'artiste qui devra ménager la progression de son répertoire.  

Une leçon pour les prochaines éditions de ce « Le Grand Prix de l'Opéra » de Bucarest — la seule mention hélas en Français de cette compétition internationale — qui atteint des très bons niveaux de performance lyrique et illustre avec éclat cette haute tradition musicale et de chant ancrée dans la culture roumaine. Mais dont les critères de sélection doivent aussi s'ouvrir sur d'autres dimensions. Et avec plus de transparence.

 

Bucarest, le 16 juin 2013
Jean-Luc Vannier

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