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La Saint-Sylvestre avec un magique « Casse-Noisette » de Jean-Christophe Maillot aux Ballets de Monte-Carlo

 

1er janvier 2014, par Jean-Luc Vannier ——

 

casse noisetteCasse-Noisette. Ballets de Monte-Carlo. Photographie © Alice Blangero.

D'où provient la géniale inspiration de Jean-Christophe Maillot ? De quel démiurge créatif est-il le « possédé » ? À constater, mardi 31 décembre pour son « Casse-noisette » au Grimaldi Forum, ce minutieux dosage de « techniques et de démesure », comme le disait Maurice Béjart à propos de son travail chorégraphique sur l'œuvre de Tchaïkovski par les Béjart Ballets de Lausanne, l'interrogation surgit. « L'énigme Maillot » demeure jusqu'à la fin de cette fantastique production du Directeur des Ballets de Monte-Carlo, aidée d'un orchestre philharmonique efficacement dirigé par Nicolas Brochot.

Casse NoisetteJeroen Verbruggen (Casse-noisette), entouré de George Oliveira et d'Alexis Oliveira (Les-Anges-Gardiens). Photographie © Alice-Blangero.

Insondable énigme ! Car, à ce niveau de talent, il ne s'agit plus seulement de danse. Dans cette hubris chorégraphique s'invitent tout à la fois l'émotion, la drôlerie et le foisonnement d'un spectacle vivant dont la richesse désoriente l'attention du public, incapable d'embrasser d'un seul regard l'ensemble des actions se déroulant simultanément sous ses yeux. Nous frôlons avec délice l'indigestion scopique. Suggestion expérientielle fondée, dans la deuxième partie notamment, sur quatre formations de danseurs évoluant en décalé sur le plateau et dépliant ainsi son relief, de ses ultimes profondeurs jusqu'à l'avant-scène. Une forme d'« inception » chorégraphique, un rêve dans le rêve où le théâtre miniature de la petite Clara (Anjara Ballesteros) acquiert la dimension humaine par la magie de la fée Drosselmeyer : et quelle magie fascinante, troublante même par son jusqu'au-boutisme évanescent de féminité, que celle des évolutions d'une lascivité toute vestalienne, de Bernice Coppieters.

Casse-NoisetteAnjara Ballesteros (Clara), Stephan Bourgond (Charmant), Jeroen Verbruggen (Casse-Noisette), George et Alexis Oliveira (Les Anges-Gardiens). Photogaphie © Alice-Blangero.

Énigme encore par l'exploration récurrente du champ des possibles scénographiques, par exemple dans un phénoménal « Songe d'une nuit d'été » où l'irruption de la « machine » n'altère en rien, accentue même les attitudes et gestuelles méphistophéliques d'un « Casse-noisette » devenu Puck : l'extravagance pulsionnelle d'un Jeroen Verbruggen nous assaille de bonheur, nous désarmant contre un éventuel rejet de ce chaos par son sourire de garçonnet facétieux. Tout comme ce divertissement inattendu de marionnettistes qui force l'admiration (Gaëtan Morlotti, Asier  Edeso, Bruno Roque, Joseph Hernandez et Alvaro Prieto).

Casse-NoisetteChris Roelandt (Le Père), Bernice Coppieters (la Fée), Anjara-Ballesteros (Clara) et Mimoza Koike (La Mère). Photographie © Angela-Sterling.

Énigme toujours dans la prouesse d'initier et de réussir une audacieuse harmonie entre la doxa classique et un « au-delà » du contemporain : en témoigne la magnifique scène de conciliation entre les exigences requises par les maîtres de ballets (Mimoza Koike et Chris Roelandt) et l'exceptionnelle impétuosité gymnique du « daïmon », Jeroen Verbruggen encore lui ! Sans parler de cet improbable, et donc encore plus saisissant pas de deux entre ce jeune trublion survolté de la Compagnie monégasque et Bernice Coppieters déployant jusque dans l'atmosphère brassée par les mouvements gracieux de sa silhouette, une infinie douceur. Une communion des antagonismes hautement symbolique pour qui se rappelle des paroles prophétiques de Rosella Hightower sur « la vie de son élève qui n'était qu'une union des opposés » ou dans l'éditorial idoine de SAR La Princesse de Hanovre décelant en Jean-Christophe Maillot « un capitaine expérimenté » doublé d'un « aventurier intrépide ».

casse-noisetteCasse-Noisette. Ballets de Monte Carlo. photographie © Angela Sterling.

Énigme, enfin, puisque d'un bout à l'autre de ce superbe travail nourri d'autobiographie et d'innovations, Jean-Christophe Maillot ne cède en rien à la facilité des artifices mécaniques, encore moins à l'esthétique d'un ensemble parfaitement coordonné (scène 4 de l'acte I, « La Valse » de l'acte II) ou à celle de la puissance subtile d'un baiser entre Clara et son Charmant de prince (Anjara Ballestoros et Stephan Bourgond), « pneuma » salvateur qui instille le souffle de vie au corps de la belle endormie mais retient le nôtre par son élégance épurée.

Casse-NoisetteBernice Coppieters (La Fée Drosselmeyer). Photographie © Angela-Sterling.

Avec force confettis et serpentins, le final de ce « Casse-noisette » aux accents zéffirélliens de fête revêt aussi, tel un paquebot transatlantique quittant son port d'attache, des airs d'au revoir. Jean-Christophe Maillot s'envolera au printemps prochain pour Moscou afin d'y réaliser, en accord avec Sergeï Filin, le Directeur des Ballets du Bolchoï, une nouvelle œuvre chorégraphique. L'impatience de la découvrir à Monaco nous tiendra en haleine d'ici là.

Casse-NoisetteCasse-Noisette.Ballets de Monte Carlo. Photographie © Alice Blangero.

 

Nice, le 1er janvier 2014
Jean-Luc Vannier

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Wednesday 8 January, 2014 4:37

 

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