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La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach par le Collegium 1704 de Václav Luks

 

Messe en si mineur

Johann Sebastian Bach, Messe en si mineur BWV 232. Collegium & Collegium Vocale 1704, direction Václav Luks. Accent 2013 (ACC 24283)

Avec Hana Blazíková (soprano), Sophie Harmsen (mezzo-soprano), Terry Wey (contreténor), Eric Stoklossa (ténor), Tomás Král (basse), Marián Krejcík (basse).

Enregistré au Studio Domovina de Prague du 6 au 10 janvier 2013

17 janvier 2014, par  Eusebius ——

On se souvient que c'est pour Dresde, alors catholique, que Bach compose sa « Hohe Messe » dans l'espoir, récompensé tardivement, de porter le titre de compositeur de la cour. Mais aussi qu'elle ne sera certainement jamais chantée de son vivant, si ce ne sont les parties préexistantes, et remaniées par le Cantor dans son immense projet. Car sa gestation fut longue, on s'interroge encore sur sa destination réelle, et sur son unité, car rien ne distingue le Kyrie et le Gloria de 1733 des autres parties, achevées en 1749, certaines empruntées à des cantates.

Les enregistrements abondent : rares sont les chefs qui ont résisté à la tentation. La « tradition » romantique s'est installée, magistralement illustrée par Scherchen ou Klemperer, jusqu'à ce qu'en 1981 Joshua Rifkin en conteste les fondements, tant stylistique qu'interprétatif : le grand chœur est une invention du XIXe siècle, Bach confiait les parties chorales à ses solistes, ce qui est maintenant reconnu par la critique musicologique. S'ensuivirent des versions intégrant de diverses façons les acquis stylistiques et d'effectif, signées d'après peu près tous les « grands » baroqueux, de Bernius à Harnoncourt, Brüggen, Minkovski et Savall, que les oubliés me pardonnent.

Voilà qu'un nouveau venu fait son entrée, remettant en cause, sans provocation, ce que l'on croyait être « la » vérité. Ainsi, le traitement des alla breve, ici pris dans le tempo approprié, qui bouscule les idées reçues. Ainsi, l'attention, le soin apportés au continuo : partie essentielle pour ses fonctions harmonique et métrique, évidemment, mais aussi pour sa ligne, son modelé, son articulation et sa coloration, avec un orgue plus présent que les positifs malingres, ce qui est aussi plus conforme à la pratique de Bach. On oublie les continuos adipeux, boursouflés, ou, à l'opposé, anorexiques, trop souvent insignifiants.

Václav Luks, jeune chef tchèque s'est fait connaître avec son ensemble Collegium Vocale 1704 dans de remarquables enregistrements de Zelenka, et dans la direction de l'Olimpiade de Myslivecek1, l'ami de Mozart. Il a eu le courage nécessaire pour n'être pas « paralysé par la grandeur de la Messe en si, avec pour seule envie de découvrir ses couleurs magnifiques dans leur beauté d'origine, sans la patine de l'interprétation traditionnelle. » Et la réussite est au rendez-vous. 

Tel Brüggen en 1989, il n'est pas de ceux qui confondent gravité et lourdeur. Sa vision est habitée, raffinée aussi, qui allie conception globale, architecture, et souci du détail. Sa direction tisse cette merveilleuse polyphonie, colorée à souhait, contrastée, aux lignes toujours claires. La conduite des voix est exemplaire, qu'il s'agisse des solistes ou du chœur, les inflexions, le phrasé sont modelés avec une profonde intelligence du texte, et un souci permanent de clarté.

Au cœur de la Messe en si, les parties chorales (à 4, 5, 6, voire 8 voix), ici confiées à quatre chanteurs par partie, y compris les solistes (2). Tous sont remarquables : un vrai travail d'équipe, homogène, épanoui. Ils se jouent de tous les pièges que recèlent les passages vocalisés, dont la difficulté croît avec les tempi adoptés. Jamais les voix ne sont traitées en solistes : elles fusionnent avec la trame instrumentale, sans que la vocalité en souffre. L'orchestre n'est pas moins méritant, riche de brillants instrumentistes, violon, flûtes, hautbois, cor naturel, sans omettre le basson du continuo.

Pas un instant, l'attention ne se relâche. A l'imposant Kyrie succèdent un lumineux Christe et le second Kyrie, dont l'urgence n'est surtout pas précipitation. Le Gloria, festif, triomphant, s'envole littéralement. La sérénité de l'Et in terra pax est une merveille. On pourrait énumérer chacune des pièces. Le Credo dont l'affirmation ferme est prise allant, animée d'une joie profonde, l'Et incarnatus, retenu, nimbé de mystère prépare la douleur du Crucifixus et la jubilation de l'Et resurrexit, extraordinaire de vie… le Benedictus, où le ténor, la flûte et le continuo se mêlent, dans une grande douceur confiante. Il n'est pas de page qui laisse indifférent, même (ou surtout ?) après avoir écouté de nombreuses versions : la force de cette messe est toujours surprenante.

Cet enregistrement, qui fera date, n'en doutons point, est servi par une excellente prise de son. Il est accompagné d'une plaquette intelligemment documentée, et quadrilingue. À écouter sans modération !

Notes

1. Un compte-rendu de la production a été publié par Musicologie, le 24 mai 2013

2. Bach, dans son Mémoire de 1730, exprimait le vœu de disposer de quatre chanteurs par partie.

                                                  

                                                                     plume Eusebius
17 janvier 2014

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ISSN 2269-9910

Références / musicologie.org 2013

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Vendredi 17 Janvier, 2014 22:23

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