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La magie Barenboim envoûte
le Staatsoper de Berlin
pour la ixe Symphonie de Beethoven
en concert du nouvel An.

Par Jean-Luc Vannier

 

L'implacable logique de la langue allemande n'obère pas sa dimension irrationnelle. Freud l'a d'ailleurs abondamment exploitée. En témoigne aussi le titre du concert du nouvel An donné lundi 31 décembre au Staatsoper im Schiller Theater de Berlin : « Konzerte zum Jahreswechsel ». Littéralement pour le « changement d'année ». Il comporte l'idée d'un passage, d'une transition, d'un voyage qui part d'un point vers un autre sans savoir si la rive d'en face sera atteinte. Un peu comme Daniel Barenboim s'installant à son pupitre pour diriger cette IXème symphonie de Ludwig Van Beethoven avec l'Orchestre de la Staatskapelle et les Chœurs du Staatsoper de Berlin. Absorbé par l'épreuve à venir, le maestro qui n'en est pourtant pas à sa première traversée puisqu'il vient de célébrer à Rome ses prestigieuses soixante années de carrière, se prépare. L'air grave.

Daniel Barenboim, Berlin nouvel an 2013Daniel Barenboim. Concert du nouvel an 2013 au Staatsoper de Berlin.
Photographie © Thomas Bartilla

Barenboim, berlinDaniel Barenboim. Concert du nouvel an 2013 au Staatsoper de Berlin.
Photographie © Thomas Bartilla

Non contente de rompre avec les tempi traditionnels et d'annoncer des harmonies contemporaines, l'œuvre, « la dernière des Symphonies » dira Richard Wagner, délivre dans le monumental quatrième mouvement une « Ode » au symbolisme puissant et dédié conjointement par le compositeur allemand et Friedrich Schiller à la « fraternité humaine ». « Une libation aux Dieux » lancée par le poète en septembre 1785 dans un jardin d'amis de Dresde : « plus de séparation ! Plus de solitude ! Que le destin nous accorde une chute commune ». Un hymne dont la philosophie « éclairée » en cette période trouble de la Révolution — Schiller est déclaré « Citoyen français » en 1792 — n'est pas du goût de la censure outre-Rhin. Ce qui rend encore plus difficile la mise en musique des écrits du poète par Beethoven, inspiré, bien avant la composition de cette symphonie entre 1822 et 1824, par ces idéaux de liberté et de fraternité.

Daniel Barenboim, berlon, nouvel an 2013Daniel Barenboim. Concert du nouvel an 2013 au Staatsoper de Berlin.
Photographie © Thomas Bartilla

Magique, l'interprétation de Daniel Barenboim subjugue. C'est « sa symphonie » murmure-t-on autour de la Bismarck Strasse. La douceur initiale, cosmique, des toutes premières mesures place la Staatskapelle et le public sous l'empire du maestro qui accentue les nuances et amplifie les phrasés. Il recule un instant sur son estrade comme pour mieux accueillir, presque étonné, la déferlante sonore des instrumentistes puis, courbé, semble s'en aller puiser jusqu'à la plus intense des inspirations recelées dans une invisible partition. Son corps se met à trembler lorsque l'orchestre gronde vers la fin du premier mouvement. Pendant la deuxième partie de l'œuvre, celui qui est dirigeant à vie d'une des plus anciennes et respectées formations orchestrales au monde, engage un dialogue avec les notes légères, sautillantes et égrenées par les instruments à vent, magnifiques sonorités des bassons. Dialogue interrompu par une longue syncope et que le chef rétablit d'un geste souple de la main. Une « lumière » particulière infiltre le troisième mouvement indubitablement marqué par des arrangements harmoniques qui annoncent les innovations presque straussiennes et qui donnent le sentiment que le pic du romantisme exacerbé a été franchi, sinon vaincu. Une décharge pulsionnelle dont le hautbois semble frôler l'horizon rasséréné et dentelé par d'imperceptibles pizzicati des violons.

Staatsoper Berlin, 2013 Concert du nouvel an 2013 au Staatsoper de Berlin.
Photographie © Thomas Bartilla

Vient, tant attendu pour les voix, le dernier mouvement d'une longueur égale à l'ensemble de la Huitième Symphonie. Un moment empreint d'irréalité : les accords sombres, réitérés et à peine audibles des contrebasses suggèrent un souffle funeste mais retenu. Le maestro s'appuie sur la barre de son pupitre, presque immobile, s'inclinant devant le génie musical qui paraît prendre le dessus. « O Freunde, nicht diese Töne ! ». La basse allemande René Pape donne le signal pour les autres artistes lyriques : le ténor Johan Botha, la soprano Anna Samuil, la mezzo-soprano Anna Lapkovskaja. L'émotion mélodique est à son comble : un couple de berlinois voisin —  lui de l'ancien Berlin Ouest, elle de l'ancienne RDA —  se prend discrètement la main. Entouré des chœurs du Staatsoper, René Pape chante « Deine Zauber binden wieder ». Nous sommes effectivement unis, sous le charme.

Staatsoper Berlin, nouvel an 2013Le Staatsoper Berlin im Schiller Theater et les traditionnels feux d'artifice du nouvel an. — 2013. Photographie © Thomas Bartilla

 

Berlin, le 1er janvier 2013
Jean-Luc Vannier

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