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La jeune fille et la vie
Arabella à l'Opéra Bastille
27 juin 2012

Par Frédéric Norac

 

Il y a une certaine noirceur et un pathétique dans Arabella que certes on ne trouve guère dans la mise en scène efficace, mais assez décorative de Marco Arturo Marelli. Mais que faire d'une comédie psychologique entre bouffonnerie et drame latent, sur un plateau aussi démesuré que celui de Bastille ? Le décor finalement doit assumer en grande partie la lecture théâtrale et il y réussit assez bien. Quelques belles idées dans la direction d'acteurs émergent ça et là : Fiakermili faisant faire le beau à des messieurs en haut de forme à oreilles qui tirent la calèche dans laquelle monte Arabella, suggérant une certaine solidarité (identité ?) entre la reine des cochers et la pure jeune fille ; Mandryka quittant la scène avec ses valises et laissant Arabella désespérée dans le hall de l'hôtel avant de revenir pour une scène finale transformée en mariage mystique.

 

Il faut donc aller chercher les nuances psychologiques dans l'interprétation et là, il faut tirer son chapeau à un plateau superbe, évidemment dominé par l'Arabella toute en finesse de Renée Fleming. On aurait pu craindre qu'à cinquante-trois ans la soprano américaine ne paraisse un peu mûre pour ce rôle de jeune fille au romantisme anachronique, mais elle réussit à créer l'illusion d'une authentique jeunesse par son jeu très subtil. Si la voix met un petit moment à se chauffer, dès le duo avec la très émouvante Zdenka de Julia Kleiter, les petites sécheresses de l'entrée sont oubliées et la magie du timbre et de la ligne opèrent. La beauté de la voix et la pureté du style font rêver de l'entendre dans Salomé, dont finalement l'orchestre n'est pas tellement plus abondant, mais pour lequel la soprano américaine dit craindre de n'avoir pas la résistance voulue. Face à elle, le Mandryka de Michael Volle sait marier les côtés rustauds de son personnage d'aristocrate provincial avec la tendresse éblouie de l'homme amoureux et son format vocal est à l'égal de son physique d'armoire à glace. Tous les petits rôles sont remarquablement incarnés avec une mention particulière pour le Matteo au timbre superbe de Josef Kaiser, l'inattendu Eric Huchet en Elemer et le couple des parents indignes irrésistible de Kurt Rydl et Doris Soffel. L'orchestre imposant dans une fosse insuffisamment couverte, voulue en leur temps par Gérard Mortier et Sylvain Cambreling, met parfois les chanteurs à rude épreuve malgré toute la retenue et l'intelligence de la direction de Philippe Jordan.

 

Arabella, mal-aimée de certains Straussiens qui n'y voient qu'un remake du Chevalier à la rose, est une œuvre pleine de charme, tendre avec ses personnages paumés dans un monde en pleine mutation, profondément féministe de façon paradoxale, plus moderne qu'il n'y parait à première vue. C'est une façon de découvrir l'univers de Strauss par la petite porte et les entrées secondaires sont souvent celles qui réservent les plus belles découvertes.

 

Courez-y, il reste quatre représentations jusqu'au 10 juillet et les places en cette fin de saison sont faciles à trouver.

 

Frédéric Norac

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