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L'Olimpiade, de Mysliveček : une révélation

Opéra de Dijon, Auditorium, 24 mai 2013

 

Par Eusebius

 

On attendait avec impatience cette création praguoise, coproduite avec Dijon, Caen et Luxembourg, œuvre rare, qui devait être donnée au Grand Théâtre. Elle s'est trouvée déménagée à l'Auditorium. La mise en scène, la profondeur, les dispositifs scéniques légitimaient ce transfert.

L'OlimpiadeL'Olimpiade de Mysliveček. Photographie © National Theater Praha / Hana Smejkalova.

Metastase n'imaginait certainement pas que le livret de cette Olimpiade, écrit pour Caldara en 1733, connaîtrait un succès proprement extraordinaire. Leo, Pergolèse, Piccinni, Jommelli, Johann Christian Bach, Cimarosa, Paisiello et des dizaines d'autres compositeurs s'en emparèrent durant un siècle, au nombre desquels Mysliveček. Après une bonne vingtaine d'opere serie, seuls ouvrages lyriques qu'il écrivit, il donna le sien en 1778 au San Carlo de Naples, carrière italienne obligeait alors. Sa longue amitié à Mozart est connue, qui l'avait en grande estime,  et ce dernier visita son ami tchèque, malade, à Munich, avant qu'il disparaisse en 1781. L'ombre posthume de Mozart a occulté Mysliveček comme nombre de ses contemporains, et ce n'est pas le rabaisser ou le mépriser que de saluer la véritable redécouverte à laquelle on a assisté à Dijon : l'œuvre se situe à la même hauteur qu'Idomeneo (1781) ou La Clemenza di Tito (1791), et l'influence de Gluck y est également présente.

L'histoire est conventionnelle, mais le livret ménage admirablement les ressorts de l'action : L'oracle a annoncé au roi que son fils, qui vient de naître, tenterait de l'assassiner. Aussi il l'abandonne aux flots. Cependant ce dernier, ignorant sa véritable identité, est élevé en Crète. L'opéra s'ouvre lorsqu'il va participer aux Jeux Olympiques. L'enjeu est la main d'Aristhée, la fille du roi, donc sa sœur. Son ami Mégaclès va l'aider en concourant en son nom, ignorant qu'Aristée, qu'il aime et qui lui a été refusée, est l'enjeu. Lorsque la supercherie est révélée, le fils se retourne contre le roi et accomplit ainsi la prophétie. Tout se terminera bien par la reconnaissance par le roi d'un bijou laissé au cou de son fils abandonné aux flots. L'harmonie et le bonheur des deux couples vont pouvoir rayonner, enfin.

La partition nous est parvenue amputée de son ouverture et de sa conclusion. Les substituts sont en adéquation avec l'ouvrage, et la belle ouverture (empruntée à la Passione di Gesù Cristo, du même Mysliveček) est déjà un chef-d'œuvre digne des plus grandes partitions contemporaines. Une heureuse surprise : la musique — contre toute attente — est éditée par Durand. L'édition musicale française aurait-elle renoué avec l'intelligence et l'audace ?

l'OlimpiadeL'Olimpiade de Mysliveček. Photographie © National Theater Praha / Hana Smejkalova.

La beauté plastique de la production est un modèle du genre. Décors, costumes, éclairages participent pleinement à l'action dramatique. Le dispositif, qui ménage une belle perspective, la profondeur des plans, et des contrastes, relève d'une esthétique palladienne du XXIe siècle. Il est dépouillé et particulièrement ingénieux. Les hautes boiseries vert sombre, comme le costume des choristes, sont le bois qui entoure la ville, bois où l'on se réfugie, se cache, d'où l'on sort imperceptiblement. Le pavement, labyrinthe, symbole de l'enfermement des protagonistes, emprunte son idée à un récitatif. Un ciel d'orage pour rideau de scène, côté cour, une barque sur la fosse d'orchestre, un vieil olivier, une table ronde, un pilori, un siège suffisent à la magie du spectacle, servis par des éclairages admirables.

La mise en scène, elle aussi exemplaire, atteint une efficacité convaincante. Ainsi le rôle confié aux quatre solistes du chœur, agents le plus souvent muets — malgré leurs qualités vocales — plus ou moins visibles, qui apparaissent et disparaissent en renforçant par leur seule présence le drame qui se déroule sous nos yeux. Leur jeu durant l'air des spectres en est la plus pertinente illustration. Les évolutions, les postures de chacun des solistes semblent toujours naturelles, Megacles est un authentique escrimeur.

L'OlimpiadeL'Olimpiade de Mysliveček. Photographie © National Theater Praha / Hana Smejkalova.

Caterina Gabrieli, la plus célèbre soprano de son temps déclara à propos de Mysliveček qu'aucun compositeur ne pouvait mieux écrire pour la voix. La représentation de ce soir conforte ce jugement.

La distribution est homogène, engagée, sans la moindre faiblesse ou défaillance. Emerge cependant Raffaela Milanesi, dont l'incarnation du rôle écrasant de Megacles est stupéfiante : Ses nombreux airs, ses accompagnati sont redoutables. Le personnage l'habite, viril, tendre, révolté, désespéré, en proie aux déchirements extrêmes. Son aisance vocale et physique sont exceptionnels : ample tessiture, égale, bien timbrée, cette admirable cantatrice a déjà signé bien des rôles lyriques de Monteverdi à Puccini, avec les plus grands. La plus large palette expressive, servie par des moyens exceptionnels.

Johannes Chum, le roi, est un magnifique ténor, et l'on pense à Josef Reti, par ses qualités mozartiennes, l'égalité de son registre et la plénitude de son chant. Le Licida de Tehila Nini Goldstein, et l'Aristea de Katerina Knezikova ne sont pas en reste, tout comme les personnages incarnés par Krystian Adam et Helena Kaupova.

Vaclav Luks, fondateur de son très bel orchestre d'instruments anciens, Collegium 1704, est à l'origine de cette recréation. Passionné de musique ancienne, sa direction, toujours attentive, attentionnée, est exemplaire. Chaque phrase est sculptée sans maniérisme et avec une dynamique exigeante. Le continuo, assuré par le piano-forte et le violoncelle, assume sa partie avec invention et efficacité.

Le premier acte, et la progression de son finale atteignent à une expression poignante. Le langage de Mysliveček, constamment renouvelé, paraît même moins conventionnel que celui de son ami salzbourgeois. Le découpage habituel subsiste, mais autorise ici des séquences brèves où recitativo secco, arioso (accompagnato), airs ou ensembles, se succèdent, se confondent sans discontinuité, collant parfaitement à l'action dramatique et à son expression scénique : l'attention est constamment sollicitée. La qualité de l'inspiration musicale des récitatifs n'a rien à envier à celle des airs et ensembles. Les deux actes suivants, enchaînés, confirment cette harmonie parfaite du plateau et de la fosse. Il faudrait citer chaque scène, chaque récitatif, chaque accompagnato ou air tant leur qualité est constante.

La happy end, reconnaissance mutuelle et solution à tous les conflits, paraît singulière dans son traitement musical, moins parce qu'elle est empruntée à l'Ezio de Gluck que par sa brièveté dramatique, conclusion concise et éclatante. Et on se prend à regretter que malgré sa durée, l'opéra soit déjà terminé.

Sa sortie en DVD est prévue pour le dernier trimestre. Et il y a tout lieu de penser que cette interprétation inspirée, conservera sa magie.

Viva « Il divino Boemo » !

 

Eusebius
25 mai 2013

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