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L'Elena de Cavalli ou le ravissement d'Hélène

 

Nantes, Opéra, Théâtre Graslin, 2 novembre 2014, par Eusebius ——

Photographie © Jef Rabillon – Angers Nantes Opéra.

C'est à Lille que la première de cette production eut lieu, en mai 2013, avant Aix-en-Provence, Martigues, Versailles, Lille de nouveau, puis Sablé-sur-Sarthe, sans oublier Lisbonne. Elle arrive à Nantes, avant Angers et, enfin, Rennes.

Inépuisables richesses d'un sujet traité des dizaines de fois à l'opéra ! Il est même possible que Cavalli ait écrit auparavant une Elena, rapita di Paride Ici, les dieux, les déesses, les vertus et les humains entretiennent des liens qui gouvernent l'action, complexe et riche en rebondissements. Ainsi, la Discorde, déguisée en Paix, va-t-elle opposer Junon, Pallas et Vénus se disputant la pomme d'or (mais il n'y a pas d'« homme à la pomme »). Les amours programmées d'Hélène et de Ménélas vont connaître bien des rebondissements avant que les couples trouvent leur harmonie. Notre blonde spartiate éprouve ses premiers émois et enflamme le cœur de trois soupirants : Ménélas se travestit en Elisa pour s'en approcher, Thésée les enlève toutes deux, enfin Ménestée la convoite. Sur cette action principale se greffent d'autres intrigues : Hippolyte poursuit Thésée ; Peritoo, Irus et Tyndare convoitent Elisa-Ménélas. Castor et Pollux viennent enfin au secours de leur sœur, Hélène (quelle grande famille que celle des progénitures de Jupiter !).

Le succulent livret de Minato, d'après Faustini, foisonnant d'invention, offre la plus large palette expressive. Shakespeare n'est pas loin, en ce sens que poésie, gravité touchant au pathétique, fraîcheur et comédie y font un excellent ménage. Ainsi, Iro, le bouffon, chanté et joué par un excellent Emiliano Gonzalez Toro, déjà remarqué en Platée à Strasbourg, nous offre de délicieux moments où le sourire, voire le rire, détendent l'atmosphère. Car la passion, la fureur, le pathétique, la plainte l'emportent sur les passages idylliques.

Si l'histoire a retenu le nom de Monteverdi comme créateur de l'opéra, même si l'affirmation mérite d'être nuancée, elle a largement méconnu le rôle de Francesco Cavalli, élève du premier, dont l'influence sur son maître aurait été déterminante. Dans tous les cas, le compositeur le plus prolifique et le plus joué de son temps fut incontestablement Cavalli. Les concerts, les productions lyriques, les enregistrements et les études se multiplient depuis quelques années, qui nous permettent de mieux cerner l'œuvre de cet extraordinaire créateur, révélé au disque par Raymond Leppard dès la fin des années 801. Sa musique, admirablement servie, souple, fluide, avec des airs brefs et ses nombreux ensembles d'une grande séduction, épouse à merveille les péripéties. Au terme du 3e acte, plus de trois heures de musique se seront écoulées (bien que les ballets qui achevaient les actes I et II, signalés par le livret, aient été supprimés) sans jamais le moindre relâchement de l'intérêt. La richesse de la partition, son exceptionnelle variété, son renouvellement constant sont captivants. Malgré un effectif réduit — particulièrement si l'on compare à celui des ouvrages de Monteverdi — la richesse des couleurs est constante.

En 2006, l'Université Cornell enregistrait une version de concert d'Elena, dirigée par Kristin Kane, auteur de la transcription, qui en publiait la partition dans le cadre de sa thèse. Six ans après, Leonardo García Alarcón réalisait le premier DVD de l'ouvrage (Ricercar). La production est devenue majeure et s'est affranchie pour quelques soirs de la présence de son ardent défenseur. Mónica Pustilnik, qui prend ce soir le relais de Leonardo Garcia Alarcón2, n'est pas une inconnue : luthiste, théorbiste, familière des plus prestigieux ensembles baroques, elle dirige, à notre connaissance, pour la première fois. La réussite est au rendez-vous : son équipe la porte comme elle-même l'anime. L'attention au chant est permanente, la musique respire, vit intensément, toujours fluide (ah ! ces changements fréquents de mètres, de rythmes, de tempo réalisés avec souplesse et grâce…).

La distribution conserve les valeurs sûres de la création aixoise : quatre des principaux chanteurs ne l'ont jamais abandonnée. Les autres l'ont déjà pratiquée à Versailles, Lille, Sablé ou ailleurs encore. Seule prise de rôle : Gaia Petrone,  qui campe une Hippolyte sensible, passionnée, pathétique, avec une belle voix de mezzo, chaude, à la force expressive rare. Chacun des treize chanteurs mériterait un commentaire élogieux. Limitons-nous à ceux dont l'importance du rôle et la performance revêtent un caractère exceptionnel. Giulia Semenzato est Elena, avec sa fraîcheur, sa grâce, sa légèreté et son impertinence. Kangmin Justin Kim a les moyens superlatifs de Menelao, mais il a surtout cette capacité à jouer sur l'ambiguïté du rôle (travesti) pour nous émouvoir à chacune de ses interventions. Iro, le bouffon, a été mentionné plus haut. Si ses interventions sont limitées, Krzysztof Baczyk, tour à tour Tyndaro (le père d'Elena) et Nettuno, est une jeune basse dont l'autorité, la puissance et la longueur de la voix forcent l'admiration. Mariana Flores (Erginde, Giunone et Castore) mérite une mention spéciale pour ses qualités vocales et sa présence, remarquables.

La mise en scène, inventive, ingénieuse, s'articule dans un amphithéâtre dont les panneaux mobiles permettent de varier les décors, et les entrées. Un minimum d'accessoires, des éclairages appropriés suffisent à concentrer l'attention sur les chanteurs, remarquablement dirigés, et à rendre lisible une action complexe à souhait. Merci à Jean-Yves Ruf d'avoir ainsi servi ce chef-d'œuvre avec humilité et un goût toujours sûr.

Les longues ovations d'un public enthousiaste ont salué comme il devait cette mémorable production.

                                                                     Eusebius (le 3 novembre 2014)

1. à signaler la première biographie publiée récemment en français : Francesco Cavalli, par Olivier Lexa, Actes Sud, 2014, 220 p., 20 euros

2. Leonardo Garcia Alarcón dirige cette semaine le RIAS Kammerchor et le Freiburger Kammerorchester à Dijon, puis à Berlin (Cherubini, Onslow, Beethoven).

 

Eusebius
2 novembre 2014

 

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