S'abonner au bulletin

 

Insolite East Shadow de Jiri Kylian au Grimaldi Forum de Monaco

 

Nice, 18 avril 2014, par Jean-Luc Vannier ——

 

Dans la même semaine, le Monaco Dance Forum nous aura précipité des parvis de l'étrange au gouffre de l'insolite. Après la radicalité, mardi soir dans la salle des Princes, d'un clivage entre deux chorégraphies, l'auditorium de la salle Prince Pierre accueillait jeudi 17 avril en première européenne, East Shadow du chorégraphe Jiri Kylian, décidément à l'honneur ces temps-ci sur la Côte d'Azur.

EaEast Shadow. Photographie © Kylian Productions.

Œuvre commandée dans le cadre de la triennale culturelle 2013 d'Aichi au Japon, laquelle avait pour thème, après la catastrophe de Fukushima en 2011, « Réveil — où nous-tenons nous ? Terre, mémoire et résurrection », East Shadow agrège plusieurs registres : sur le texte From impenetrable self to impenetrable unself by way of neither… écrit par Samuel Beckett et lu en off par Jiri Kylian et Olivier Kruithof, la création débute par le lancinant égrenage métronomique,  dans une rare interprétation épurée de tout legato et quasi désincarnée de Tomoko Mukaiyama, des notes schubertiennes du second mouvement Andantino de la Sonate D 959. Sur une toile de fond sont projetées des saynètes filmées par Jason Akira Somma dans le même décor et avec les mêmes artistes occupant la scène réelle. Dédoublement fantasmatique de murs gris, d'une porte et d'une fenêtre par où apparaissent Sabine Kupferberg, du Ballet de Stuttgart et connue pour avoir dansé l'intégralité du répertoire de la compagnie de John Cranko, et Gary Chryst, maître de ballet et lui-même chorégraphe de Broadway à l'American Ballet Theatre du Metropolitan Opera House de New York : deux danseurs qui intégrèrent le Nederlands Dans Theater III créé en 1991 par le chorégraphe concepteur pour les vétérans de la danse âgés de quarante ans et plus.

East ShadowEast Shadow. Photographie © Kylian Productions.

L'obsédante et implacable lenteur de l'exécution pianistique entraîne progressivement, invariablement, presque contre lui-même, le public dans une atmosphère « unheimlich »,  d'une inquiétante étrangeté : pénétration dans l'absurde telle que le visiteur la ressent, par exemple, en s'immergeant dans le mémorial de la Shoah de Berlin conçu par l'architecte Peter Eisenman qui enveloppe, isole, englue et finit par asphyxier le promeneur non averti.

Le couple survit au final apocalyptique en puisant dans l'invincibilité de l'amour. Superbe moment de poésie chorégraphique, retrouvailles de l'essence humaine, du regard ou du simple geste adressé à l'autre puisque plus rien ne subsiste de l'environnement. Epilogue qui se débarrasse — enfin — des artifices scéniques, séquences de vidéo et fracas des bruitages, lesquels n'évitent pas à l'accoutumée dans ce genre d'arrangements, d'ennuyeuses redondances : faut-il y voir la dénonciation symbolique des altérations sociétales gavant l'être jusqu'à l'indigestion ? Peut-être aurions-nous pu tout autant nous satisfaire — même sûrement au regard de l'impressionnante carrière de l'auteur — d'une expressivité purement dansée, mimée ou jouée de ses intentions latentes ? Expressivité  dont Jiri Kylian semble vouloir nous frustrer en nous plaçant en face de nos propres aberrations.

East ShadowEast Shadow. Photographie © Kylian Productions.

 

Nice, le 18 avril 2014
Jean-Luc Vannier

À propos .  . Bulletin . Liste de discussion . Collaborations .  


ISSN 2269-9910

© musicologie.org 2014

musicologie.org 01/2014

Vendredi 18 Avril, 2014 21:43

musicologie.org

 

 

 

rectangle

rectangle

rectangle