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Hilary Hahn et le Chamber Orchestra of Europe

 

 

Dijon, Auditorium, 29 octobre 2013, par Eusebius ——

 

HIlary HahnHilary Hahn

Le programme s'ouvrait sur la Nuit transfigurée de Schönberg, dans sa version pour orchestre à cordes. L'Orchestre de Chambre d'Europe y fait montre de qualités rares, avec des sonorités chambristes, favorisées par une division des cordes, et des solistes — l'alto en particulier — d'une grande beauté. La dynamique est amplifiée par cette orchestration, qui prend une profondeur singulière. Cependant, la version originale, pour sextuor à cordes, garde mes faveurs : plus intime, plus directement héritière des deux sextuors de Brahms. Il faut dire que ce post-romantisme viennois, avec sa morbidité, ses effusions d'un lyrisme déliquescent, s'il a marqué l'histoire, a perdu une large part de sa capacité d'émotion. L'ambiguïté de l'écriture et du projet — entre musique à programme1 et musique « pure » n'y est pas étrangère.

Le public s'était déplacé pour la célèbre Hilary Hahn, dont les apparitions sont rares, sinon exceptionnelles2. Le concerto de Barber, qu'elle enregistra en début de carrière, succédait. Reflet d'une Amérique décomplexée, souriante, qui ne cherche pas à démontrer, l'œuvre demeure mal aimée sur le vieux continent. Et c'est bien dommage : l'orchestration toujours colorée, séduisante, légère, réduit les brefs tutti à des ponctuations, le lyrisme de l'écriture est d'une nature radicalement différente de celui de Schönberg. Jaap van Zweden, qui fut longtemps premier violon du Concertgebow d'Amsterdam, l'a certainement joué, tant comme violon du rang que comme soliste. Les déhanchements rythmiques, jazziques, le rôle essentiel de la petite harmonie font du premier mouvement un véritable bijou. Hilary Hahn est chez elle. Sa connaissance intime de l'œuvre, sa maîtrise exceptionnelle et le timbre chaleureux et profond de son Vuillaume sont un réel bonheur. Séduction sans facilité ou tentation de racolage.

Le bel andante en ut dièse mineur est l'occasion pour le hautbois solo de développer son chant, d'une beauté exceptionnelle. Le violon en doubles-cordes lui succède avec une conduite magistrale des lignes mélodiques. Hilary Hahn vit cette musique qu'elle aime. Le presto final, bref mouvement perpétuel, est diabolique de virtuosité et la soliste s'en joue avec une aisance magistrale. La jubilation est manifeste. Et la progression paroxystique appelle les acclamations d'un public enthousiaste. Un beau bis le récompensera.

La Neuvième symphonie de Chostakovitch, écrite en 1945, est la plus brève qu'il écrivit. Sa durée totale est moindre que celle du premier mouvement de la 7e ou de la 8e. C'est à un Chostakovitch vrai, libre, que nous avons affaire. Foin d'emphase et de grandiloquence, on est plus proche de la Simple symphony de Britten, du moins pour le premier mouvement. Il semble avoir oublié les souffrances de la guerre et du stalinisme, d'aucuns prétendent que c'est même un pied-de-nez que cette œuvre qui déplut et irrita Staline.

Les joyeuses pitreries de la petite flûte, le dévergondage des bois, l'élan des cordes donnent au premier mouvement un caractère irrésistible. Le moderato qui suit fait toujours la part belle aux bois, particulièrement à la clarinette, jusqu'à ce qu'une belle phrase homophone, traînante, se développe aux cordes, avec une mélancolie très retenue. Les trois derniers mouvements sont enchaînés. Un presto ludique, fébrile, avec un orchestre puissant et coloré, dont les puissantes sonneries de cuivres portent la marque du Chostakovitch amuseur, à la limite de la trivialité. Le largo, enchaîné, met le basson en valeur : sur une pédale des contrebasses et des altos, piano, il chante avec un lyrisme extraordinaire une longue phrase, dont l'émotion croît avec une tension vers l'aigu. Reprise après la sonnerie des cuivres, cette phrase se poursuit, allegretto, dans une allure primesautière, joyeuse, dont s'emparent les cordes. La petite harmonie, magnifique, entre en jeu, virtuose, caressante, insouciante, acide et agressive si besoin est. Irrésistiblement nous nous acheminons vers une fin endiablée, culminant dans un fortissimo réjouissant. L'optimisme souriant de Chostakovitch emporte l'adhésion du public.

L'Orchestre de Chambre d'Europe, dont les qualités sont connues, a fait montre ici d'un engagement hors du commun. Ses bois sont remarquables, tant individuellement que dans leur jeu collectif. Et leur chef, Jaap van Zweden, a su les galvaniser pour en tirer l'excellence. Sa direction, claire, physique, bondissante n'est jamais gratuite. Sa connaissance des œuvres3 lui permet cette attention et cette disponibilité permanentes qui font les grands chefs.

chamber orchestre of europe Chamber Orchestra of Europe. Photographie © Mario Proen

 

plume Eusebius
30 octobre 2013

 

  1. Le programme distribué, indigent, se contente d'énumérer les œuvres et leurs mouvement. Ainsi le public, pour l'essentiel, ne dispose-t-il pas des clés utiles à la compréhension de l'œuvre. Sans pour autant reproduire l'argument de Dehmel, ne pouvait simplement signaler le dialogue de cet homme épris d'une femme qui lui dit attendre un enfant d'un autre ?
  2. Le même programme est donné le lendemain à la Cité de la Musique.
  3. Ainsi dirige-t-il toujours avec la partition, mais il connaît Die verklärte Nacht par cœur et pourrait s'en passer. S'il tourne les pages de Barber et de Chostakovitch, c'est sans jamais — ou presque — y jeter un regard.

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ISSN  2269-9910


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