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George Petrou et Hélène Le Corre réussissent une « Semele » éclatante et raffinée à l'Opéra de Nice

 

semele opéra de niceSemele. Choeurs de l'Opéra de Nice. Photographie © D. Jaussein.

Nice, 16 février 2014, par Jean-Luc Vannier ——

Le mythe olympien de « Semele » est devenu avec la première, dimanche 16 février à l'Opéra de Nice, d'une nouvelle production de cette œuvre signée Georg Friedrich Haendel, une somptueuse réalité. Créée au Covent Garden de Londres le 10 février 1744 sous la forme d'un oratorio malgré une intrigue égrillarde digne d'un grand opéra — encore et toujours les amours adultérines de Jupiter —, cette pièce fondée sur l'histoire de la mère de Dionysos, sombra injustement dans l'oubli en raison même de cette appartenance aux deux registres contradictoires : la religiosité biblique de l'oratorio et le mélodrame libertin de l'opéra. Avant de retrouver ses heures glorieuses dans les années vingt. Une dichotomie apparente car le livret conçu par le sulfureux William Congreve, adepte des pièces de Molière, contient en son sein tous les ingrédients originaux d'une solide dramaturgie : une trame principale émaillée de superbes duos, trios et même un quatuor de grande beauté vocale ainsi qu'une partition aux nombreuses accentuations et nuances qui en galvanisent les effets visuels susceptibles d'une mise en scène imaginative.

Hélène Le Corre (Semele) et Valerio Contaldo (Jupiter). Photographie @ D. Jaussein.Hélène Le Corre (Semele) et Valerio Contaldo (Jupiter). Photographie © D. Jaussein.

L'incontestable succès de cette « Semele » niçoise tient dans la construction d'un subtil équilibre entre toutes ces prétendues apories. Et entre ces clivages non déniés mais réconciliés par la « double » mise en scène de Jacob Peters-Messer, les décors en perspective du scénographe berlinois Markus Meyer, les costumes variant du blanc le plus éclatant au noir le plus sombre du hambourgeois Sven Bindseil et, surtout, les ardentes lumières d'Hervé Gary.

Mary Ellen Nesi (Juo-Ino). Phorographie © D. Jaussein.Mary Ellen Nesi (Juno-Ino). Phorographie © D. Jaussein.

Un travail collectif d'orfèvre dont le principal mérite revient sans nul doute à l'impressionnante direction musicale de George Petrou. Nous avions déjà admiré ce jeune chef d'origine grecque et son orchestre Armonia Atenae, nouveau nom international du Camerata d'Athènes, lors du magnifique concert donné à l'Opéra de Monte-Carlo par le contre-ténor Max-Emanuel Cencic. Ancien élève du Royal College et de la Royal Academy of Music de Londres, le maestro a brillamment conduit la formation orchestrale de Nice et talentueusement soutenu les artistes et les chœurs sur le plateau avec une prodigieuse exigence gestuelle adaptée à tous les instants, toutes les inflexions et modulations de la partition. L'ouverture fut majestueuse sans être redondante, les attaques ou les chutes d'une précision millimétrique sans excès de sècheresse, les arias magistralement accompagnées, en accord avec les capacités vocales de chacun des artistes : du grand art pour ce lauréat des prestigieux concours internationaux et dont nous avons pu mesurer avec bonheur tout l'investissement personnel, intellectuel et affectif, dans l'exécution d'une œuvre. Un chef assisté de deux de ses musiciens de la section de basse d'Armonia Atenae : Théodoros Kitsos au luth théorbe et Markellos Chryssicos au clavecin. A la tête de l'Ensemble Latinitas Nostra, ce dernier prépare la sortie de deux CD en automne : le premier, à paraître chez Naïve, comprend des Lamenti italiens du XVIIe siècle avec la mezzo-soprano Romina Basso et le second, chez Aparté, une collection de musiques de Dilettanti du XVIIIe.

Hélène-Le-Corre-(Semele). Photographie © D. Jaussein.Hélène Le Corre (Semele). Photographie © D. Jaussein.

Nous ne tarirons pas non plus d'éloges sur la distribution. Nous attendions d'autant plus la prestation d'Hélène Le Corre dans le rôle-titre que nous avions déjà beaucoup apprécié son admirable interprétation d'Annette dans le « Freischütz » en ouverture de la saison lyrique niçoise. C'est peu dire que la soprano, ancienne étudiante de la Maîtrise de Radio France, du Conservatoire de Paris et de la Musikhochschule de Vienne, nous a charmés avec plus d'une dizaine d'airs : une voix des plus agréables, d'une légèreté qui confine à l'aérien dans son « Ô Jupiter » à l'acte I ou son « Ô sommeil » envoûtant en début de l'acte II. Une voix qui assume néanmoins avec talent une surprenante limpidité des aigus et, avec une aisance tout aussi déconcertante, une agilité des vocalises dans sa colère contre Jupiter à l'acte III. Ses partenaires féminines, notamment la soprano Anne-Florence Marbot dans le pétulant personnage d'Iris et la mezzo-soprano Mary-Ellen Nesi, peut-être un peu plus courte de souffle dans son double rôle de Juno et d'Ino, lui donnent toutefois une réplique à la hauteur.

Anne Florence Marbot (Iris), Denis Sedov (Cadmus Somnus) et Mary Ellen Nesi (Juno Ino). Photographie © D. Jaussein.

Les voix masculines sont également très généreuses. Celle de la basse originaire de Saint-Pétersbourg Denis Sedov (Cadmus-Somnus) en impose par son degré de maîtrise et l'étendue de sa puissance : l'invité du prestigieux et sélectif « Development Program » du Metropolitan Opera de New York est capable, notamment dans son air en début d'acte III « Laisse-moi, lumière exécrable », de tenir des graves profonds et stables sans aucun effort. Dans le personnage d'Athamas, le contre-ténor espagnol Xavier Sabata déçoit un peu par sa faiblesse malgré quelques duos intenses avec Ino, en particulier à l'acte I dans « Ta voix mélodieuse ». Interprété par le ténor italien Valerio Contaldo, le personnage de Jupiter et, dans le final, celui d'Apollo, émeuvent — malgré ses charentaises aux pieds — par de chaudes et vibrantes intonations, en particulier lorsqu'il égrène sa plainte de l'acte III « Viens dans mes bras ».

Hélène Le Corre (Semele). Photographie © D. Jaussein.Hélène Le Corre (Semele). Photographie © D. Jaussein.

Dans nos comptes rendus, nous les mentionnons souvent en dernier bien qu'ils mériteraient une fois encore de figurer en tête des compliments : les chœurs de l'Opéra de Nice, sublimes dans un « Bénissez » à la fin de l'acte II ou dans un ineffable « Oh terreur et effacement » dans la dernière scène, rappellent avec délicatesse, l'empreinte très oratorienne de « Semele ».

Semele. Choeurs de l'Opéra de Nice.Photographie © D. Jaussein.Semele. Choeurs de l'Opéra de Nice.Photographie © D. Jaussein.

 

Nice, le 16 février 2014
Jean-Luc Vannier

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Lundi 17 Février, 2014 2:43

 

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