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« Gay, gay, marions-les »
David et Jonathas
de Marc-Antoine Charpentier

Opéra Comique, 16 janvier

Par Frédéric Norac

Amour, fidélité, jalousie... Le père Bretonneau n'y va pas de main morte dans son livret pour caractériser les relations entre David et Jonathas, dans cette tragédie biblique de Marc-Antoine Charpentier créée en 1688 chez les Jésuites du Collège Louis-le-Grand. Ce n'est pas encore le « mariage pour tous », mais cela sonne très « gay friendly » à nos oreilles contemporaines. D'autant plus que le metteur en scène en profite pour nous raconter cet épisode bien connu dans un registre qui renvoie plus aux « amitiés particulières » qu'à l'amour « mystique » évoqué par la Bible.

David et Jonathas

Nos tourtereaux se retrouvent frémissants de tendresse, se cherchent dans un double colin-maillard sous le regard bienveillant du chœur qui s'amuse de leurs ébats, se séparent lorsqu'il faut partir pour la guerre avec toute la passion et le désespoir de véritables amants, dans un baiser prolongé.

Andreas Homolki a transposé l'action dans un temps et un lieu difficiles à identifier. Sommes-nous en Europe centrale, dans les Balkans, au Moyen-Orient, dans une république soviétique orientale ? Dans les années 20 ? 30 ? 50 ? Les costumes brouillent habilement les cartes. Le décor — une unique boîte de bois brut — se transforme au fil des scènes et se fragmente pour créer un espace qui est plus un espace mental qu'un lieu concret, même s'il évoque avec force, tantôt une auberge, tantôt une isba tout droit sortie du Violon sur le toit.

David et Jonathas

Le metteur en scène nous raconte deux histoires parallèles, celle — domestique — d'une amitié enfantine interdite qui devient une passion et celle — mythologique — de la chute de Saül et de la prédestination de David, qui finissent par se rejoindre au centre de l'œuvre dans la magnifique scène de la Pythonisse et de la folie du roi — en réalité le prologue de l'œuvre transposé comme scène charnière entre les deux parties de l'opéra.

Au final, les deux enfants de l'histoire domestique viennent chercher Jonathas mort, qui s'en va lui vers les souvenirs et le passé, tandis que David plein de nostalgie et de douleur doit assumer enfin son statut d'élu de Dieu et d'adulte. L'ensemble est remarquablement cohérent, finement construit et de plus en plus captivant au fil des scènes.

Au plan musical, il faut attendre la fin du deuxième acte, voire le troisième, pour que la partition de Charpentier commence à affirmer un peu son originalité, car le premier sonne comme un prologue laudatif au Roi, façon tragédie versaillaise, et ne laisse guère présager de la puissance dramatique de certaines scènes à venir. Les Arts Florissants, paraissent, eux aussi, un peu longs à s'échauffer et laissent entendre de nombreuses approximations instrumentales en première partie avant de retrouver ce son si raffiné qui est leur marque de fabrique. On met un peu de temps à s'habituer à la curieuse voix du David de Paul Charbonneau — une sorte d'hybride entre haute-contre et contre-ténor, aux aigus droits et légèrement stridulants — mais qui convient finalement plutôt bien pour caractériser cet adolescent en pleine mutation. Le soprano léger d'Ana Quintans se révèle surtout dans la scène de mort si pathétique de Jonathas qu'elle chante couchée au sol avec un timbre d'une suavité exquise. Dominique Visse ajoute à sa déjà nombreuse galerie de portraits « féminins », une extraordinaire pythonisse ménagère aussi géniale au plan vocal que théâtral, à laquelle ne manque que le rouleau à pâtisserie. Arnaud Richard habite le personnage de Saül de façon tout à fait saisissante tant dans le registre théâtral de l'histoire parallèle que dans l'opéra où la clarté de sa diction et son beau timbre de baryton-basse donnent une présence singulière au Roi. Kresimir Spicek apporte beaucoup de relief au fourbe général Joabel tandis que Frédéric Caton paraît parfois un peu en retrait en Achis.

David et Jonathas

Le chœur des Arts Flo, égal à lui-même et d'une parfaite homogénéité, porte en grande partie cette tragédie chorale dont la production fait entendre, en jouant sur les mots, la dimension humaine plus que le message politique ou sacré que devait y trouver les contemporains.

Frédéric Norac

À l'Opéra Comique, les 18-20-22 et 24 janvier

Puis au Théâtre de Caen, les 3 et 5 février

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