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Franco Fagioli :
Virtuosités baroques

Les Grandes Voix,
Salle Gaveau, 10 janvier 2012

par Frédéric Norac

franco fagioliFranco Fagioli

Il y a de la Bartoli chez Franco Fagioli, dans les qualités comme dans les défauts. La même façon de surcharger les affects et de théâtraliser le texte qui  peut sembler un maniérisme ; une colorature parfois un peu mécanique et quelques sons âpres ; une volonté de dépasser les limites de la tessiture et de forcer la voix jusque dans des notes extrêmes, à la limite de la musicalité, avec des graves poitrinés ou des suraigus dardés dans les résonateurs de la tête. Mais tout cela va avec une virtuosité époustouflante, une capacité à ornementer toujours pleine de surprise où l'appoggiature, la demi-cadence, le trille et toute sorte de portamentos nous restituent un chant plein, vivant, riche d'invention musicale, proprement baroque.

Le contreténor argentin — découvert par le public français avec le désormais mythique Artaserse de Vinci, à Nancy et à Paris en 2012 — régalait le public déjà conquis de Gaveau avec un programme couvrant l'histoire de  l'aria da camera italien —  du madrigal monteverdien au plus tardif air à variations de Paisiello (« Nel cor più non mi sento »).  Au total sept airs dont deux grandes cantates romaines de Haendel auxquels Luca Pianza à l'archiluth puis Marco Frezzato au violoncelle offraient une respiration instrumentale : une Toccata, canzone et passacaglia de Giuseppe Antonio Doni  pour l'archiluth en première partie et une sonate pour violoncelle et basse continue (op. 5 n° 3) de Francesco Geminiani où Marco Frezzato se révèle l'égal du chanteur pour la beauté et la poésie de son phrasé et la richesse de son ornementation.

Avec ses allures de lutin malicieux et souriant, son total investissement physique dans la colorature qui le porte parfois à grimacer d'abondance, Franco Fagioli conquiert immédiatement la sympathie de l'auditoire. Il varie sans cesse l'approche stylistique et la nature de ses ornements. Son Monteverdi aux limites du tragique évoque quel Orfeo il pourrait être tandis qu'il joue la gouaille et le clin d'œil humoristique dans le plus populaire « Amanti io vi so dire » de Benedetto Ferrari où il esquisse en conclusion quelques pas de fandango,  avant de sortir de scène,  laissant ses complices improviser  sur la basse obstinée  de la coda pour s'éclipser un à un, d'abord le claveciniste, puis le violoncelle et enfin le luth.

Mais c'est sûrement dans Haendel que s'affirme totalement son extraordinaire personnalité musicale. D'abord dans « Dolc'è pur d'amor l'affano » —  contrafactum de l'air d'Alcina (« Di, ben mio ») — où il fait montre de sa capacité à passer sans solution de continuité d'un climat vocal à un autre mais plus encor,  après l'entracte, dans « Auri soavi e liete », le moment le plus magique du récital, où sa la longueur du souffle, son chant spianato tout à la fois profond et aérien, la beauté de son registre aigu d'une totale pureté, suspendent l'auditeur à la moindre inflexion. Chaque variation semble avoir été trouvée sur le moment et son phrasé subtil fait entendre musicalement chacune des métaphores du texte.

C'est sans doute dans Vivaldi que sa parenté vocale avec les excès d'une Bartoli se fait le mieux entendre dans un allegro molto où la colorature très tendue, voire un rien crispée, montre les limites d'une voix qui jusque là semblait n'en avoir aucune. Dans Paisiello, c'est quasiment le bel canto romantique qui s'esquisse et rappelle que le contreténor s'est déjà brillamment confronté à Rossini avec un incroyable Aureliano in Palmira (Festival de Martina Franca en 2012) où il recréait la vocalité du dernier grand castrat de théâtre Giambattista Vellutti.

Au moment des bis, le public évidemment lui réclame ce Vinci dans lequel il a triomphé récemment et qu'il décline pour offrir un « Si dolce il tormento » de Monteverdi entièrement legato, phrasé à la perfection, expressif et théâtral à souhait. Mais finalement devant les demandes répétées, il cède et donne — a capella —  la conclusion de l'extraordinaire « aria di tempesta » qui termine le premier acte du dramma per musica de l'Artaserse, avec une virtuosité ébouriffante, faisant souffler un vent de folie sur l'auditoire. En guise d'au revoir, il reprend avec encore plus de liberté et de « swing » la fin de l'air de Ferrari qu'il rythme de claquements de mains. À n'en pas douter, Gaveau ne suffira plus à son prochain passage à Paris.

Frédéric Norac

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