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 Les Ballets de Monte-Carlo et ceux du Bolchoï
rivalisent de fraternité autour du Lac des cygnes

Par Jean-Luc Vannier

Une querelle des Anciens et des Modernes. Point d'orgue du Monaco Dance Forum Festival, une soirée de gala réunissait samedi 17 décembre dans la salle des Princes du Grimaldi Forum les Ballets de Monte-Carlo et les solistes et le corps de ballet du Bolchoï. Au cours de cet événement, deux cultures, deux traditions, deux conceptions artistiques ont rivalisé de fraternité dans un programme intitulé « autour du Lac des cygnes », dont l'œuvre originale fut mise en musique par Piotr Illitch Tchaïkovski et jouée pour la première fois au célèbre théâtre moscovite en 1877. Trois parties composaient cette amicale joute chorégraphique : la première proposait l'acte I de « Lac », la nouvelle version élaborée par Jean-Christophe Maillot. La seconde optait pour une présentation traditionnelle de l'acte II du Lac des cygnes par les solistes et le Corps de Ballet du Bolchoï. Une troisième partie tentait de mêler des extraits de l'acte III issus des deux approches monégasque et russe. Loin de se rejoindre, trop soucieuses peut-être de se différencier, les deux interprétations ont plutôt tendu vers les extrêmes. Elles ont, en outre, eu pour conséquence de placer l'assistance dans une inconfortable position : celle, nolens volens, d'avoir à comparer les deux registres.


Ballets de Monte Carlo, Mimoza Koike (la Reine)
Photographie © Alice Blangero

Fort d'un parti pris dont, paraît-il, il s'explique longuement dans une interview qui passera fin janvier sur la RTBF, Jean-Christophe Maillot privilégie le jeu d'acteurs et la mimique théâtrale aux évolutions chorégraphiques. Non sans un ingénieux talent doublé d'un sens de l'humour inspiré par la scénographie d'Ernest Pignon-Ernest. Dans une volonté de « personnaliser les rôles », il met en exergue l'intériorité humaine, valorise le destin individuel, décrypte le rapport conflictuel entre les êtres. Le tout dans une perspective psychanalytique qui fait apparaître les tourments inconscients, sous-jacents dans le travail du compositeur russe : difficultés du roi (Alvaro Prieto) à transmettre l'identité paternelle à son fils, intervention jalouse et castratrice de la mère (brillante Mimoza Koike), refoulement du désir du fils (Stephan Bourgond) plus attiré par la complicité masculine avec son confident (magnifique Jeroen Verbruggen) que par le défilé des belles prétendantes (Carolyn Rose, Gaëlle Riou, Anjara Ballesteros, Noelani Pantastico, Maude Sabourin). Aidé de l'écrivain Jean Rouaud, le Directeur des Ballets de Monte Carlo a souhaité « s'affranchir des codes et des convenances » pour faire ressurgir « cette peur archaïque des hommes » à devoir se situer entre le jour et la nuit, le bien et le mal, la vie et la mort.


Ballets de Monte Carlo, Alvaro Prieto (le Roi)
Photographie © Alice Blangero

Rien de tout cela dans la variante russe de l'acte II : l'hyperclassicisme respecte scrupuleusement la chorégraphie de Lev Ivanov, celle là-même qui assura le succès de cette pièce à Saint-Pétersbourg presque vingt-ans après son échec à Moscou. Sergeï Filin, le Président de l'Arts Center « Ballet traditions » et Directeur artistique du « Ballet Théâtre du Bolchoï de Russie » tient d'ailleurs cette version « pour un joyau absolu dans l'histoire du ballet mondial ». Ici, le labeur collectif l'emporte sur le particulier. Superbe, l'esthétique d'ensemble repose sur un impressionnant travail d'équipe. Poussées au plus haut degré, les exigences techniques des solistes forcent l'admiration : Vladislav Lantratov incarne avec une remarquable énergie le sorcier Rothbart. Odile (Ekaterina Krysanova) et le Siegfried de l'acte III (Semyon Chudin) dansent un pas de deux proche de la perfection. Une ovation a par ailleurs salué la danse électrique des « quatre petits cygnes » (Daria Khokhlova, Ilona Matziy, Svetlana Pavlova, Maria Prorvich).


Ballets du Bolchoï, Vladislav Lantratov ( Rothbart, en noir)
Photographie © Alice Blangero

La critique procède de la nature même du compliment : visages inexpressifs, corps sous contrôle. Cela vaut au public un Siegfried de l'acte II artificiellement énamouré — à la limite du niais — (Artem Ovcharenko) ou un regard gommé de toute expression vivante d'Odette (Kristina Kretova). S'agirait-il du « conservatisme artistique frustrant » et de « l'absence de liberté créative » vigoureusement dénoncés, selon l'agence Ria Novosti, par le plus célèbre couple de solistes russes Ivan Vassiliev et Natalia Ossipova ? Trois semaines après la réouverture du fameux bâtiment historique, ces derniers ont claqué avec fracas la porte du Bolchoï de Moscou pour le théâtre Mikhaïlovski de Saint-Pétersbourg. Une redite du Lac des cygnes en quelque sorte. Malheureusement, la troisième partie a, sur la fin, sombré dans des démonstrations chorégraphiques qui, souvent avec les Russes, virent à la compétition et à l'exploit sportif. Le casatchok fut évité de justesse. Mais pas le forçage des applaudissements de la part d'artistes qui, en demande d'une reconnaissance infondée au regard de leur extraordinaire professionnalisme, multipliaient sans réserve les rappels au public monégasque. Lequel, poli, s'exécuta avec enthousiasme.


Final avec les deux corps de ballet
Photographie © Alice Blangero

 

Nice, le 18 décembre 2011
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2011

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