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Drame dans un jardin anglais
Venus et Adonis de John Blow

Opéra-Comique, 15 décembre

par Frédéric Norac

Si vous pensiez que l'opéra anglais était né avec Didon et Enée, il faut vous détromper.  Six ans avant Purcell, John Blow, son maître, donnait Venus et Adonis, masque pour le divertissement du roi en trois actes et un prologue. Bien que qualifié de « masque », l'œuvre réunit  déjà tous les traits d'un authentique opéra.

venus et adonis, caenVénus et Adonis. Scène des chasseurs.
Photographie © Philippe Delval.

Certes l'action y est concentrée — plus encore que chez Purcell — et tient à peine quinze ou vingt pour cent de la petite heure et demie que dure l'opéra, se résumant à une scène d'amour entre Venus et Adonis, son départ à la chasse, une leçon de Venus à Cupidon, le retour d'Adonis blessé, sa mort et sa déploration, mais la cohésion dramatique est évidente même si les divertissements chorals et chorégraphiques y occupent une place primordiale.

La production que vient d'en donner le Grand théâtre de Caen, qu'ont pu voir les Lillois en octobre et qui abordera à Angers puis à Nantes en janvier prochain, est une pure merveille et une révélation.

venus et adonis, caenVénus et Adonis. Scène des Grâces.
Photographie © Philippe Delval
.

La mise en scène de Louise Moaty réussit le tour de force de la sophistication la plus extrême : éclairage à la bougie, gestique travaillée, mouvements  de scène complexes, chorégraphie raffinée (due à Françoise Denieau), avec une sensation de naturel absolu.

Le prologue en ce sens est d'une redoutable intelligence, qui mêle choristes, danseurs et figurants dans un seul et même mouvement de danse, évoquant  ces grands happenings que devaient être les ballets de cour. Ce n'est que petit à petit qu'émergent et s'autonomisent les différents groupes tandis que l'action se dessine.

Le décor assez sommaire, quelques arbres, des éléments d'architecture, les lanternes  où brillent les chandelles, mais il permet de nombreuses transformations à vue et révèle un sens aigu de l'espace qui, associé au raffinement des costumes — noirs pour les choristes et les danseurs, colorés pour les protagonistes — évoque, malgré le climat essentiellement nocturne, les charmes de la peinture mythologique du xviie siècle.

Venus et Adonis Vénus et Adonis.
Céline Scheen (Venus) et Marc Mauillon (Adonis)
Photographie © Philippe Delval

Des trois protagonistes, Celine Sheen en Venus détient le rôle le plus long et le plus vocal et fait valoir une voix splendide et une articulation anglaise parfaite. Par contraste, Marc Mauillon dans le rôle plus épisodique d'Adonis fort bien caractérisé chante un anglais un peu exotique. On accepte volontiers la fragilité du Cupidon de Romain Delalande — un membre de la Maîtrisede Caen — pour la grâce qu'elle confère au personnage. Chacun des coryphées mériterait une mention et l'on ne s'étonne pas de découvrir après coup que le baryton soliste n'est autre qu'Alain Buet.

Venus et Adonis Vénus (Céline Scheen), Cupidon (Romain Delalande),
les enfants de la Maîtrise et les Grâces.
Phtographie © Philippe Delval

Il faut aussi louer la beauté et l'homogénéité des chœurs. Mais tout autant que de la dimension scénique, c'est le raffinement orchestral allié à la richesse de l'invention mélodique et harmonique de John Blow, servies avec une délicatesse et un sens du climat merveilleux par l'ensemble instrumental Les Musiciens du Paradis dirigé par Bertrand Cuillier qui confèrent au spectacle cette magie qui suspend le temps et nous révèle les trésors d'une musique dont chaque accent et chaque trouvaille répondent  exactement à la beauté du poème d'Anne Kingsmill Finch qu'elle porte.  Décidément une bien belle découverte !

mort d'AdonisMort d'Adonis.
Céline Scheen (Venus) et Marc Mauillon (Adonis)
Photographie © Philippe Delval

Frédéric Norac
17 décembre 2012

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