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Die Entführung aus dem Serail,
(Komische Oper, Berlin, 16 mai, 2012)
Un remake porno…

Par Eusebius

De séjour à Berlin en mai, je me suis laissé tenter par une ennième Entführung auf dem Serail, dépourvu de tout a-priori, ignorant la distribution… pour le plaisir avant tout.

Mal m'en a pris. C'est après avoir acquis mes billets que j'ai lu, en petits caractères, sous le titre l'équivalent allemand de « interdit aux moins de dix-huit ans ».

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Die Entführung aus dem Serail, (Komische Oper, Berlin.
Jens Larsen, Christoph Spaẗh, figurantes de l'Opéra-Comique de Berlin..
© photographie Monika Rittershaus.

Le metteur en scène, Calixto Bieito a déjà signé plus d'une dizaine de productions lyriques sur des scènes renommées. Certains vont même jusqu'à le comparer au regretté Rolf Liebermann dans sa capacité à renouveler la lecture des chefs-d'œuvre de Gluck à Janáček.

La force expressive de ses réalisations, leur brutalité, l'obsession du sexe semblent des constantes.

Berlioz vitupérait à juste titre contre Castil-Blaze réécrivant le Freischütz en Robin des Bois, adaptant nombre d'ouvrages lyriques récents au goût supposé des Parisiens. Cependant, reconnaissons le mérite de notre arrangeur d'avoir permis au public de connaître — fut-ce de façon maquillée — tous ces chefs d'œuvre.

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Die Entführung aus dem Serail, (Komische Oper, Berlin.
Jens Larsen, et figurantes de l'Opéra-Comique de Berlin.
© photographie Monika Rittershaus.

Ici, nous ne sommes plus dans cette situation. Qui ne connaît L'enlèvement au sérail ? Le metteur en scène, faisant fi du livret, réécrit tous les dialogues (triviaux, voire orduriers) pour changer radicalement la nature de l'intrigue, les caractères des personnages, au service du message qu'il prétend nous délivrer. L'action se situe dans un bordel (« Bordell » auf Deutsch !). Osmin est un maquereau sadique au service du tenancier, Selim. Il se réserve Blondchen, manifestement alcoolique, dont il récupère les gains et lui offre comme rafraîchissement son urine dans un verre, après l'avoir rossée.

Le spectacle, amorcé par une trapéziste (que diable vient-elle faire ici, que ce soit le harem ou un bordel ?) est le plus souvent insoutenable : de la viande en vitrine, des postures explicites, Osmin sous la douche. Les filles sont jolies, certes, et l'on s'interroge sur la performance des chanteuses à jouer les prostituées (également présentes comme figurantes, toujours actives). Les vocalises de Blondchen et de sa maîtresse sont liées à la jouissance ou à la terreur. Est-ce une raison pour en redemander ? Pourquoi cette violence quasi omniprésente (Constanze encagée, subissant Osmin) ? Pourquoi tant de sang versé ? Mes accompagnateurs ont sombré rapidement dans la déprime ! La violence paroxystique leur interdisait d'apprécier la musique. Et je dus fréquemment fermer les yeux pour m'abstraire de cette vision nauséeuse. Alors, quel régal… Un orchestre splendide, d'un équilibre parfait, avec des bois comme on les aime, dirigé à souhait par Andreas Schüller (si ce n'est une ouverture indifférente), une distribution homogène dont une Constanze exceptionnelle (Claudia Boyle), et un Osmin (Jens Larsen) stupéfiant d'engagement vocal et physique.

Die Entführung
Brigitte Geller, Guntbert Warms, Jens Larsen (Osmin), figurante.
© photographie Monika Rittershaus.

J'oubliais de signaler le dénouement déjanté, parodique : le révolver fait merveille, puisque Constanze abat Selim, Pedrillo Osmin, et toutes les filles y passent. Et chacun de remercier Selim de sa générosité magnanime, bien sûr.

Cette production en était à sa 48e représentation depuis sa création du 20 juin 2004. Pour autant, jamais la moindre routine, un engagement digne d'une première, que le public a salué poliment, sans huée ni ovation particulière, après trois heures de spectacle sans entracte.

J'ai découvert à lecture attentive du programme les raisons invoquées par Calixto Bieito pour justifier son parti pris : sensible au sort des femmes espagnoles victimes de la violence, sa réalisation est à la fois une dénonciation et l'affirmation de l'incommunicabilité des sexes.

Consternant !

Eusebius

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