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Christopher Maltman ovationné pour la dernière de « Don Giovanni » au Staatsoper im Schiller Theater de Berlin

 

Berlin, 4 novembre 2013, par Jean-Luc Vannier ——

 

Cristopher MatmanChristopher Maltman Don Giovanni. Photographie © Monika Rittershaus.

Il existe en psychologie de surface un test de personnalité, aussi ludique que rudimentaire, intitulé « la promenade en forêt ». Les arbres, les sentiers, les rencontres, l'atmosphère, la lumière, les animaux : tout est projectif et signifiant. Lorsque le rideau du Staatsoper se lève, dimanche 3 novembre, pour la « dernière » de « Don Giovanni » de Mozart dirigé par Daniel Barenboim, le public se trouve plongé dans une telle forêt, imaginée par le metteur en scène Claus Guth : un véritable chef d'œuvre du genre. Circulaire et mouvant, le plateau crée immédiatement une dynamique, sorte d'irrésistible « merry-go-round » pour le spectateur, partageant dans le même tourbillon enchanteur, la fatale attraction exercée par les femmes sur le héros. Blessé dès le premier tableau par le père de Donna Anna, Don Giovanni vit alors son histoire — et nous avec — comme une lente et inexorable agonie, descente jusqu'aux enfers ponctuée par l'intervention du Commandeur.

Christopher Maltman (Don Giovanni) et Anna Prohaska (Zerlina).Christopher Maltman (Don Giovanni) et Anna Prohaska (Zerlina). Photographie © Monika Rittershaus.

Rotation de la scène, circularité d'Eros et de Thanatos « radicalisés »  comme le précise Claus Guth dans un entretien accordé en 2011 à propos de l'achèvement de son travail sur le cycle mozartien : « Le Nozze di Figaro » en 2006, « Don Giovanni » en 2008, « Cosi fan tutte » l'année suivante. « Don Giovanni n'est pas du tout un jeu mais, dès la première seconde, une lutte pour la survie ». Laquelle interroge, toujours selon l'auteur, « des situations où la dynamique propre devient tellement extrême qu'elle conduit l'homme à recourir à l'instinct animal ». Sa vision scénographique, fondée sur sa volonté de mettre en exergue « le degré excessif d'excitation et d'émotionnalité » de l'ouvrage, conduit Claus Guth à penser que ce suicide programmé de Don Giovanni constitue « la troisième option » pour tout être dont l'expérience lui fait constater que « ni le nouveau, ni l'ancien ne convient ». Magnifique travail doublé d'une époustouflante créativité portant à la fois sur le caractère des protagonistes, notamment leurs vêtements (Christian Schmidt) et sur des détails de situation qui n'altèrent pas mais rehaussent au contraire leur vraisemblance dans la pièce : Leporello est un junkie en manque qui se pique ou roule un joint pour les hôtes de son maître, Don Ottavio, extraverti et lunaire, cherche dans cette forêt un réseau pour son portable, Donna Elvira absorbe des anxiolytiques à l'arrêt du bus, Donna Anna fume comme un sapeur. Le désir consume. Autant de « possibilités d'identifications pour le public comme pour moi-même », ajoute Claus Guth.

Christopher Maltman (Don-Giovanni) et Adrian Sâmpetrean-(Leporello)Christopher Maltman (Don-Giovanni) et Adrian Sâmpetrean-(Leporello). Photographie © Monika Rittershaus.

La direction musicale de Daniel Barenboim participe de cette magie dès les premières mesures de l'ouverture, sombre adagio de l'irrémissible jugement dernier puis vivifiant allegro de la motion pulsionnelle, nous faisant souvenance de cette extraordinaire capacité d'interprétation du maestro, lors d'un concert du nouvel an dans cette même salle, à métamorphoser les notes d'une partition, à magnifier les sons des instrumentistes, à surprendre encore et toujours par l'apparition ici, de nuances, là d'un tempo, alors que l'on pensait depuis longtemps en avoir épuisé toutes les potentialités. Un véritable privilège que celui de pouvoir l'entendre.

Scène du mariage, Don-Giovanni, Staatsoper Berlin, novembre 2013. Photographie © Monika Rittershaus.

La distribution est non seulement brillante mais subtilement équilibrée. Dans le rôle titre, les graves charnus et puissamment projetés du baryton anglais Christopher Maltman forcent l'admiration tandis que son sourire ravageur soutenant son obsession compulsive de la gente féminine, laisse peu à peu la place sans amoindrir son sadisme d'une seule once, à la conjonction de la jouissance et de la mort.

Dorothea Röschman-(Donna-Elvira), Christopher Maltman (Don Giovanni) et Adrian Sâmpetrean (Leporello). Dorothea Röschman-(Donna-Elvira), Christopher Maltman (Don Giovanni) et Adrian Sâmpetrean (Leporello). Photographie © Monika Rittershaus.

Remarquable dans son rôle de composition n'excluant pas des traits d'humour et la monstration de ses muscles, la basse roumaine Adrian Sâmpetrean, applaudi dans son air du « catalogue », incarne un Leporello iconoclaste mais authentique dans sa fidélité. Ses traits de visage frappent par leur ressemblance avec certaines mimiques de la basse Erwin Schrott. Rolando Villazon campe un Don Ottavio tout aussi agité que le chanteur peut l'être dans sa vie réelle. Malgré la prudence dont il fait manifestement preuve dans ses poussées vocales, le très charismatique ténor conserve d'envoutantes intonations de velours. Ses deux grands airs, « la paix » à la scène XIV du premier acte et la « consolation » à la scène X du deuxième, sont acclamés.

Christopher Maltman (Don Giovanni) et Adrian Sâmpetrean (Leporello). Christopher Maltman (Don Giovanni) et Adrian Sâmpetrean (Leporello). Photographie © Monika Rittershaus.

Si elles ne sont pas exceptionnelles, les voix féminines emportent aisément la conviction par leur parfaite adéquation aux personnages. Chaleureuse, amoureuse jusque dans son propre déni, la voix de la soprano allemande Christine Schäfer accompagne Donna Anna vers cette « troisième option », notamment dans sa superbe aria de la scène XII du deuxième acte « crudele ». Un timbre sombre plus marqué distingue Donna Elvira incarnée par la soprano Dorothea Röschmann laquelle sait brillamment alterner des notes aiguës vengeresses dans son « In questa forma » de l'acte I et susurrer à Don Giovanni de délicieux médiums intimement tourmentés dans son « In quali eccessi » de la deuxième partie. Last but not least, la légèreté sopranistique d'Anna Prohaska convient parfaitement au rôle de la jeune mariée Zerlina qui hésite « je veux et ne veux pas » dans son charmant duettino avec Don Giovanni à l'acte I tout en sachant consoler la jalousie de son époux Masetto (Adam Plachetka) à l'acte suivant « tu verras, amour ». Seule ombre à cet impressionnant tableau, la faiblesse vocale de Jan Martinik, peu crédible dans la manifestation de la toute puissance du Commandeur face à Don Giovanni.

Anna Prohaska (Zerlina), Dorothea Röschmann (Donna Elvira) et Christine Schäfer (Donna Anna). Photographie © Monika Rittershaus.

Inutile de le préciser : dernière représentation ou pas, les ovations passionnées et successives du public, à terme debout, ont manifesté leur reconnaissance aux artistes et au directeur musical. Bien maigre récompense pour tant de plaisir et d'émotions suscités par cette somptueuse performance.

 

Berlin, le 4 novembre 2013
Jean-Luc Vannier

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