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« Choré » ou la mélancolie chorégraphique de
Jean-Christophe Maillot
aux Ballets de Monte-Carlo

Par Jean-Luc Vannier

 

jean-christophe MaillotSéquence 2.  Bernice Coppieters et Stephan Bourgond. Photographie © Hans Gerritsen.

Pure coïncidence. Le 25 avril, France Musique consacrait sa journée à Stephen Sondheim, élève et ami d'Oscar Hammerstein II et considéré comme l'enfant prodige de Broadway. Le même soir au Grimaldi Forum, les Ballets de Monte-Carlo présentaient la nouvelle création chorégraphique de son directeur Jean-Christophe Maillot. Deux visions opposées de the American musical comedy : versant ludique et festif sur la station de Radio France. Côté Rocher, un synopsis  en « cinq séquences » : véritable introspection sur un « au-delà du désir de danser » ponctué d'une sombre litanie mélancolique. Elle-même susceptible d'être résumée comme suit : « A quoi bon ? ».

Mi DengSéquence 3. Mi Deng. Photographie © Hans Gerritsen.

Cinq actes dont chacune des dénominations vise à montrer l'envers sordide, triste, sinon dépressif du décor : sur des extraits de « Serenada Schizophrana » de Danny Elfman, « Splendeur et misères » — la première séquence — met en scène un couple de danseurs habillé de noir, fantomatique réminiscence de Fred Astaire et Ginger Rogers hantant l'obscurité du plateau tout en imposant un saisissant contraste avec d'autres de blanc vêtu et clonant Gene Kelly. En souvenance du film « On achève bien les chevaux », des corps féminins épuisés s'effondrent, laissés pour morts à même le sol. Malgré son apparence fantaisiste, le deuxième tableau « Silence, on tourne » suit la même veine. Il affiche, sur une composition originale de Bertrand Maillot, la cruauté tyrannique des réalisateurs outre atlantique lors d'un tournage : frénésie incontrôlée des évolutions mue par l'irascibilité du réalisateur (Gaetan Morlotti), sourire ravageur, factice, de la vedette masculine hollywoodienne et mimiques ineptes de la blonde platinée (magnifiques Stephan Bourgond et Bernice Coppieters). Une séquence très inventive sur le plan scénographique, notamment par le jeu paradoxal et symbolique d'un gigantesque miroir en suspens dont l'image crée en retour un relief sur lequel se meuvent les danseurs.

Séquence 3. Photographie © Hans Gerritsen.

Dans « La guerre est déclarée », la musique synthétique de Yan Maresz accentue, en raison des collants psychédéliques portés de la tête au pied par les artistes, le sentiment de virtualité, d'une illusion brouillée des personnages dont les mouvements les confinent aux allures de zombies. Ces derniers se dévêtent in fine avec une prudente lenteur, peau meurtrie laissant apparaître leur corps dénudés et vulnérables aux agressions belliqueuses. Au centre, soumise à de violentes convulsions hystériques, la superbe soliste Mi Deng se déhanche, solitaire, frêle survivante post apocalyptique. « Paysage de cendres », en quatrième partie et sur une musique de John Cage, développe pour sa part de subtils pas de deux très aériens dont l'un des partenaires se trouve suspendu (superbes Asier Uriagereka et Anjara Ballesteros / Joseph Hernandez et Anja Behrend). La délicatesse de leur gestuelle et la douceur de leur effleurement créent une sensation absolue de sérénité, bienvenue après l'indescriptible chaos de la guerre, tout en inspirant une osmose réconciliatrice entre le terrestre et le céleste. Enfin, le tableau final « Après la danse, il y a encore de la danse » sur une musique de Daniel Ciampolini voit tous les danseurs redécouvrir, sur l'impulsion rythmique initiale de Jeroen Verbruggen, le plaisir partagé de remuer leur corps sans contrainte aucune. Illusoire retour à l'adamique. Une forme de déni révolté qui ne saurait répondre à la lancinante mélopée de l'invisible conteur. Voilà pour le descriptif. Venons en au réflexif.

Séquence 4. Photographie © Hans Gerritsen.

Sous forme d'un journal de la presse quotidienne nationale, le programme distribué avant le spectacle suggérait une réflexion nettement plus ambitieuse sur la nature et le signifiant du corps dansant ainsi que sur la place du costume chez l'humain. Le texte lu sur un ton monocorde au cours de la performance l'énonçait dès la « séquence 1 » : la danse ne servirait-elle pas à rallonger, sinon ralentir, notre course vers la mort ? La danse nous ferait gagner du temps face à l'inéluctable. Chemin de traverse contre ligne directe. De même que les habits visent à cacher les « parties honteuses », une « négation du corps » précise Philippe Guillotel qui signe les costumes de cette production, de même la danse, à l'origine parade sexuelle, s'est réduite en quelque sorte à la marche linéaire, rapprochant de manière rationnelle et déshumanisée, comme cela est aussi affirmé dans les paroles « off », un point d'un autre. La danse divertit : osons le pléonasme, elle éloigne du chemin droit et vertueux mais elle concourt, ce faisant, à la prolongation de la vie. Autant d'élaborations intellectuellement pointues.

Séquence 5. Photographie © Hans Gerritsen.

Bien qu'elle cherche à s'en inspirer, la réalisation de Jean-Christophe Maillot ne parvient malheureusement pas à cette hauteur de vue. Lui qui nous a habitués – trop sans doute, gâtés que nous sommes devenus – à la créativité extrême de chorégraphies purement, essentiellement, intensément corporelles si nous voulons bien nous remémorer certaines de ses audacieuses prestations, force est cette fois-ci de constater le fait — pour le regretter — que l'ancien élève de Rosella Hightower s'est complu dans de savants échafaudages scéniques au détriment de la puissance expressive : il a en quelque sorte privilégié les artefacts du message à son contenu. Et ce, malgré d'indéniables traits de génie dans ce travail. Nous ne pouvons qu'en rester sur notre faim.

 

Nice, le 26 avril 2013
Jean-Luc Vannier

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