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Castor et Pollux, ou La fraternité triomphante… ça décoiffe !

 

Castor et Pollux Castor et Pollux, Opéra de Dijon. Photographie © Gilles Abegg.

Opéra de Dijon, auditorium, 26 septembre 2014, par Eusebius ——

Gageons que depuis sa création, jamais on n'aura tant donné Castor et Pollux. Évidemment, Dijon, patrie de Rameau, ne pouvait pas en faire l'économie. Un Castor et Pollux singulier cependant, qui se démarque nettement de toutes les productions écoutées cette année : une production scénique, déjà, ce qui est rare, et, qui plus est, mise en scène par Barrie Kosky, l'iconoclaste directeur du Komische Oper de Berlin, distingué par le Lawrence Oliver Award comme meilleur metteur en scène de l'année. De quoi décoiffer nos bourgeois qui n'aiment le baroque que pour manifester leur attachement à une France emperruquée, poudrée, monarchique, prétentieuse et frivole. Ils n'auront pas été déçus…

Physique, athlétique, violente et sensible, c'est une histoire virile qui nous est comptée. Le seul opéra qui commence par la mort du héros se poursuit par celle de Lyncée, lui-même étranglé par Pollux, vengeur de son frère. Et tout ça pour Télaïre que tous les trois aiment, alors que Phœbé, injustement délaissée, sera conduite au suicide. Les combats ne sont pas éludés, avec un réalisme convaincant. Les problèmes complexes de fratrie, tant entre Castor et Pollux qu'entre Télaïre et Phœbé n'ont pas attendu la psychanalyse pour y être magistralement traités. Il est vrai que Rameau-Pollux avait dû renoncer à épouser celle qu'il aimait, qui lui avait préféré son frère cadet.

La violence et le tourment sont dans le livret comme dans la musique, et la substitution de codes contemporains permettant leur appropriation, à la différence de ceux du xviiie siècle, devenus inopérants, s'avère efficace.

Une vaste caisse de bois tient lieu de décor unique et focalise l'attention sur le jeu de chacun, tout en amplifiant les sons et le drame1. Les accessoires sont réduits au strict minimum : un tas de scories, qui servira à l'ensevelissement de Castor, et deux chaises pliantes suffisent. Tout est chargé d'un pouvoir expressif et symbolique singulier. Barrie Kosky et Yves Lenoir, son assistant, ne sont pas metteurs en scène. Avec Emmanuelle Haïm au pupitre, ils régissent tout, de la chorégraphie au moindre mouvement. Ils savent faire partager leur approche à chacun, chanteur, choriste, instrumentiste, dont le jeu est proprement habité.

C'est la version de 1754, allégée et resserrée par rapport à celle de 1737, qui a été choisie. Elle gagne encore en force dramatique par quelques brèves coupures insignifiantes, par la disparition de petits rôles (Cléone, une suivante d'Hébé, une Ombre heureuse) confiés à Télaïre et Phœbé, renforçant ainsi leur présence. À signaler l'insertion au début  du Ve acte du récitatif de Phœbé « Castor revoit le jour », et du finale de 1737, avec l'ariette « Brillez, brillez, astres nouveaux » confiée à Télaïre, naturellement suivie de la chaconne.

Aussitôt l'ouverture, magistrale, la puissance d'émission et la couleur de la voix de Phœbé troublent. Y aurait-il amplification ? De fait, la structure de bois qui va contenir toutes les passions fait office de caisse de résonance, tant au plan acoustique qu'au plan psychologique. Son chant passionné, puissant, remarquablement projeté confine au cri lorsque la tragédie l'exige. L'engagement physique de tous, solistes et choristes, confère à leur voix une intensité dramatique dont on peine à rendre compte. Ainsi, pour avoir écouté récemment Emmanuelle de Négri dans ce même rôle de Télaïre, on peut écrire que sa performance physique donne à son chant une force et une vérité jusqu'ici inconnues. Le dépouillement extrême autorise de beaux tableaux sans cesse renouvelés, rythmés par les mouvements, par les éclairages recherchés. Chanteurs et choristes ont fait leurs les expressions, les gestes, les mouvements, les déplacements et les chorégraphies, au point qu'ils paraissent naturels au spectateur. Le recours inhabituel à de longs silences qui ponctuent les moments forts s'avère très efficace (malgré les tousseurs que l'on soupçonne de choisir le moment pour se faire remarquer).

L'émotion culmine à l'acte II, après la déploration « Que tout gémisse » chantée par le chœur, lorsque Télaïre va ensevelir la dépouille de Castor de ses mains. Bien qu'attendu, son air « Tristes apprêts » conserve une force rare. Les oppositions de nuances, de couleurs, admirablement conduites par Emmanuelle Haïm et son Concert d'Astrée2 sont un régal. Rameau tel qu'on l'aime.

Un des mérites de cette réalisation réside dans son unité organique. Alors que dans les tragédies ramistes, les danses et divertissements, conformes au goût du temps, suspendent l'action dramatique, la production de Barrie Kosky se caractérise par l'absence de rupture. Les danses y sont bien présentes, mais les chorégraphies empesées du temps de Louis xv sont remplacées par des évolutions en accord avec l'action dramatique, hybrides de danses baroques et de danses collectives ou individuelles de notre temps. Évidemment les costumes participent à cette recherche. Contemporains pour les humains, y compris pour Télaïre et Pollux (respectivement fille du Soleil et fils de Jupiter), ils se distinguent clairement de celui des immortels, du Grand-Prêtre et des démons. La fantaisie qui préside à leur conception est clairement le clin d'œil de connivence au spectateur : Jupiter a besoin d'épaisses semelles compensées pour être à la hauteur (tiens, tiens ?), le Grand-Prêtre a vu Murnau et son Nosferatu, quant à Mercure, évidemment ailé, sa cocasserie est manifeste, sans oublier les démons gesticulateurs, tout droit sortis d'une fête des écoles ou d'Halloween, un sac peint sur la tête. Tout décrire nécessiterait un très gros cahier… L'usage des panneaux descendant des cintres, l'apothéose des deux frères dont les chaussures seules demeurent en scène, dans deux colonnes scintillantes, la surprise est permanente sans jamais distraire de la musique. La scène des Plaisirs, où les Ombres heureuses vont tenter de retenir Castor, est l'occasion de nous rappeler que le libertinage était aussi présent au Siècle des Lumières que dans le nôtre. Tant pis pour les pudibonds qui s'en offusqueront peut-être : jamais la moindre vulgarité, tout juste un autre clin d'œil lorsque les deux tentatrices feront descendre de multiples petites culottes.

Castro et polluxGaëlle Arquez dans le rôle de Phœbé à l'Opéra de Dijon. Photographie © Gilles Abegg.

Les chœurs, qui se doublent de réels talents de comédiens et de danseurs, sont aussi essentiels que dans Boris Godounov : ils ne se contentent pas de commenter, mais participent fréquemment à l'action. Admirables du début à la fin.

Les qualités rares, exceptionnelles, de Télaïre et de Phœbé ont été signalées. Ajoutons que l'on se souvient de la vibrante Aricie campée à Beaune par Gaëlle Arquez. Elle donne à Phœbé une réelle consistance et sait nous émouvoir. Pollux, le mal-aimé, sinon de son frère, est touchant par sa grandeur d'âme. Henk Neven lui donne une vie singulière et son chant, noble, puissant et sensible nous touche. Pascal Charbonneau, belle voix de ténor, placée très en avant, se prête bien au Castor qu'il campe avec humanité et passion. Le Jupiter de Frédéric Caton est souverain, digne et sensible. Le timbre d'Erwin Aros, habituellement haute-contre, surprend. Son Mercure, dieu ambigu s'il en est, nous convainc, en parfaite harmonie avec son jeu dramatique.  

Une production qui fera date et dont on se souviendra. La tiédeur, voire la froideur d'un certain public, manifestement dérangé dans ses habitudes, sinon dans ses certitudes ne surprend pas. Ceux-là ont-ils pris conscience que le vocabulaire s'est usé, et que ce qui provoquait la surprise, l'éblouissement, l'effroi au xviiie siècle nous laisse maintenant indifférents, sinon moqueurs ? L'audace novatrice est efficace lorsqu'elle est conduite par l'intelligence et le goût. Ici baroque et modernité font excellent ménage, musique et dramaturgie sont en parfaite symbiose, chacune s'épanouissant au bénéfice de l'autre.

Eusebius
28 septembre 2014

1. Le seul inconvénient de ce dispositif est d'interdire l'accès du public aux rangs latéraux extrêmes, dont la visibilité n'est que partielle.

2. Dont les basses ont été renforcées pour l'occasion. L'équilibre en est parfait. Quant aux timbres, particulièrement ceux des bois, ils nous ravissent.

 

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