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Bouleversant Winterreise : Georg Nigl et Andreas Staier

 

 

Dijon, Auditorium, 9 février 2014, par Eusebius ——

 

Georg Nigl Georg Nigl.

On a beau connaître et fréquenter régulièrement Winterreise depuis quelques dizaines d'années, c'est toujours un miracle renouvelé que de le redécouvrir par de nouveaux interprètes.

Winterreise a été écrit pour ténor. Sauf erreur, ce fut Ernst Haefliger qui enregistra le premier avec piano-forte (Jörg Ewald Döhler, 1985). Toujours un ténor, Christophe Prégardien se fit accompagner par Andreas Staier en 1997, dont il reste un mémorable enregistrement. Quelles que soient leurs éminentes qualités, l'interprétation du cycle par un baryton, voire par une basse (on pense à Hans Hotter), lui confère une profondeur dramatique singulière. Ancien membre des « Wiener Sängerknaben » (tout comme Max Emanuel Cenčić), Georg Nigl est maintenant un remarquable baryton, au large répertoire qui va de Monteverdi à de nombreuses créations contemporaines, en passant par Bach, Schubert et Berg. Quant à Andreas Steier, nul besoin de le présenter. Comme les grands crus, ses qualités s'approfondissent avec le temps, et ce concert en est un témoignage rare.

Dans l'immense volume de l'auditorium, son magnifique pianoforte Friedrich Hippe (Weimar, 1820) devait sonner faiblement pour les auditeurs les plus éloignés. Mais jamais l'abondant public n'aurait pu être accueilli au Grand-Théâtre… Et quelle chance que de pouvoir écouter semblables interprètes !

Schubert ne donne jamais dans la démesure. Ses indications en témoignent (etwas…, nicht zu…, ziemlich…)1 qui vont à l'encontre de certaines interprétations marquées par le post-romantisme, voire par un certain expressionnisme. Souvent nourries d'une hagiographie infondée (prémonition de sa propre mort, par exemple)2, elles noircissent les gris désespérants en gommant bien des couleurs à force de contrastes accentués.

La lecture que nous offrent Georg Nigl et Andreas Steier marque une rupture et un approfondissement par rapport à ce que nous avons écouté jusqu'à présent. Tous deux partagent cette intelligence du texte poétique et son enrichissement sonore : inutile que le chanteur aboie quand Es bellen die Hunden [les chiens aboient]…les grondements estompés du pianoforte suffisent. Le parti-pris narratif, dépourvu d'affectation, naturel, évident, libre aussi, commande cette interprétation dont l'émotion, la force, l'ironie, sont toujours perceptibles.

Le jeu d'Andreas Staier n'a jamais été aussi fidèle, subtil, inventif et riche : il excelle à obtenir de son instrument des couleurs interdites à nos pianos modernes. Des frémissements aériens les plus subtils aux progressions dynamiques (Einsamkeit, par exemple), le bonheur est au rendez-vous. La puissance vocale naturelle de Georg Nigl le dispense de toute boursouflure : le chant est sobre, avec un legato extraordinaire et une coloration singulière. Les graves profonds, un medium riche, des aigus aisés, bien timbrés lui permettent une conduite de la ligne qui surprend par son aisance. 

La réussite est totale. Au risque d'une partialité naturellement injuste, puisqu'il faut bien choisir quelques moments parmi les plus forts , ou parmi les plus renouvelés, j'ai noté Erstarrung (qui a mis en évidence des aspects trop souvent estompés ou gommés), Frühlingstraum (pour cette bouffée nostalgique parfaitement rendue), der greise Kopf, dont la résignation douloureuse est traduite avec une réelle authenticité, la marche inexorable, désespérée du Wegweiser, avec son ascèse finale, les énigmatiques Nebensonnen, aux couleurs vocales irréelles, et ce Leiermann qui signe l'épuisement final.

Certains ont regretté qu'une césure silencieuse, bouffée d'oxygène dans cet univers désespéré, n'ait pas été prévue avant d'aborder la seconde partie. La continuité, la tension dramatique ont sans doute gagné à y renoncer : l'émotion était à son comble après Willst zu meinen Liedern deine Leier drehn ?. Les seuls instants heureux seraient-il ceux du souvenir ? Ce récital restera un moment de grâce.

andreas staierAndreas Staier. Photographie Opéra de Dijon © Gilles Abegg

Le programme était accompagné d'une longue et riche interview d'Andreas Staier (qui va donner ici, prochainement, les Variations Goldberg,  puis un récital centré sur Bach et ses fils). Par contre, les textes chantés et leur traduction faisaient défaut : si  Winterreise,  et les poésies de Wilhelm Müller étaient connus d'une bonne partie du public, qui aurait sans doute trouvé profit à les retrouver, les autres auditeurs méritaient cette attention.

 

plume Eusebius
10 février 2014

 

1. un peu…, pas trop…, assez… dans les indications de mouvement et de caractère de chacun des lieder ; les indications de nuances et de dynamique aussi : les pp et ppp sont beaucoup plus abondants que les f, et les rares ff.

2. « …la pensée de la mort, toujours si familière à sa création, n'a rien à faire avec la vie et les projets de Schubert à l'aube de ses trente et un ans » (Massin, p. 421). Deux semaines avant sa disparition, Schubert décide de s'inscrire aux cours de fugue de Simon Sechter.

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Mardi 11 Février, 2014 14:20

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