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Bernice Coppieters, « Shéhérazade » féline aux Ballets de Monte-Carlo

Par Jean-Luc Vannier

 

Shéhérazade. Ballets de Monte-Carlo.Shéhérazade. Ballets de Monte-Carlo.
Photographie © Marie-Laure Briane.

Singulière coïncidence. Alors que débute le mois de Ramadan, le festival « L'été danse » de la Compagnie des Ballets de Monte-Carlo et son directeur Jean-Christophe Maillot présentaient, mercredi 10 juillet à la salle Garnier, une nouvelle chorégraphie de la sulfureuse Shéhérazade, tirée des contes des Mille et une nuits. En hommage à Michel Fokine et aux Ballets russes de Diaghilev qui créèrent à l'Opéra de Paris en juin 1910, cette œuvre composée par Rimski-Korsakov. Et, en deuxième partie, Vers un pays sage, ultime étape d'une trilogie sur le temps qui passe et dont Musicologie avait rendu compte en décembre 2012.

Bernice Coppieters (Shéhérazade) et Aurélien Alberge (Le Grand Eunuque)Bernice Coppieters (Shéhérazade) et Aurélien Alberge (Le Grand Eunuque).
Photographie © Marie-Laure Briane.

Loin de l'exotisme de pacotille, dépourvue de tout orientalisme clinquant, cette magnifique Shéhérazade, aidée des costumes de Jérôme Kaplan et des lumières de Dominique Grillot, renoue avec le plus subtil, le plus authentique, le plus éloquent aussi du directeur de la compagnie monégasque. Et ce, en épurant considérablement la première version donnée le 26 décembre 2009 au Grimaldi Forum de Monaco. De la danse, rien que de la danse. Pas d'artifices scéniques, de décors alourdis ni de costumes audacieux comme ceux qui nous avaient procuré le sentiment, lors de la récente création  intitulée « Choré » en avril 2013, d'une inhibition mélancolique de l'auteur trouvant refuge dans les artefacts de la mise en scène.

Alexis Oliveira, George Oliveira (Esclaves-d'Or) et Bernice Coppieters (Shéhérazade).Alexis Oliveira, George Oliveira (Esclaves-d'Or) et Bernice Coppieters (Shéhérazade).
Photographie © Marie-Laure Briane.

La performance d'hier soir se situe à l'exact opposé : plateau nu et toile de fond à l'éclairage monolithe dont la seule intensité varie au gré d'une dramaturgie  soutenue par la frénésie rythmique du compositeur russe. La puissante expressivité corporelle jointe à la gestuelle intime et délicate des danseurs  envahissent l'espace pour nous saisir et nous entraîner dans l'histoire de Zobéïde, la favorite du Sultan Shariar (Gaëtan Morlotti) : l'infidèle se laisse emporter avec la complicité du Grand Eunuque (Aurélien Alberge) dans une fougueuse orgie avec ses esclaves (Stephan Bourgond, Jeroen Verbruggen,  Lucien Postlewaite, Raphaël Bouchard) et ses favorites (Mimoza Koike, Anjara Ballesteros, Gaëlle Riou) avant de périr dans un bain de sang.

Gaëtan-Morlotti (Le Sultan Shariar), Leart-Duraku (Sha Zeman), Alexis-Oiveira (L'Esclave d'Or), Bernice Coppieters (Shéhérazade).Gaëtan-Morlotti (Le Sultan Shariar), Leart-Duraku (Sha Zeman), Alexis-Oiveira (L'Esclave d'Or), Bernice Coppieters (Shéhérazade).
Photographie © Marie-Laure Briane.

 

Shéhérazade. Ballets de Monte-Carlo.
Photographie © Marie-Laure Briane.

Entourée de ses deux « Esclaves d'Or » (superbes Alexis Oliveira et George Oliveira) dont l'épanouissement d'un désir interdit s'exprime par un jeu raffiné de mains et de visages dans le spatial et la symbolique d'interlocution avec l'autre et ce, jusque dans l'ouverture béante de leur paume masculine en gage de soumission à l'avidité pulsionnelle de leur maitresse, Bernice Coppieters incarne une Shéhérazade féline à souhait dans ses incroyables cambrures, ses ondulations orgasmiques, sa voracité rampante. Insatiable gourmande du festin charnel dans des pas de deux où elle sait détourner par une esquive rusée chaque mouvement viril destiné à l'étreindre, et ce, afin de mieux aiguiser l'ardeur de ses partenaires, Bernice Coppieters s'abandonne enfin, vaincue par son irrésistible passion. Puis, surprise par le sultan, elle accepte son châtiment avec une délectation tout aussi sanguine à l'idée de rejoindre son défunt amant. La jouissance — chorégraphique — à l'état pur.

Bernice Coppieters (Shéhérazade)Bernice Coppieters (Shéhérazade).
Photographie © Marie-Laure Briane.

 

 

Nice, le 11 juillet 2013
Jean-Luc Vannier

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