Claude Charlier : Bach en couleurs
Une analyse très libre du premier prélude en do majeur du second Livre du Clavier bien tempéré (BWV 870/1)

 

 

Il existe une espèce de prélude dont on ne parle jamais dans les analyses des deux livres du Clavier bien Tempéré : il s'agit du prélude libre.

La majorité des préludes du Clavier bien Tempéré pourraient être classés soit comme des inventions (BWV 879/1), soit comme des pastorales (BWV 888/1) ou encore des toccatas (BWV 847/1). Dans la musique de J.-S. Bach, c'est particulièrement dans les œuvres de jeunesse que se trouvent les compositions les plus libres, plus spécialement dans l'oeuvre d'orgue des débuts et les toccatas pour clavier écrites à la même époque. Dans les préludes pour orgue je retiendrai les numéros du catalogue : BWV 533/1, 535/1, 543/1, 549/1.

Dans les toccatas pour clavier je soulignerai plus particulièrement les numéros : BWV 910/1, 911/1 ou encore le 914/1. Dans le premier Livre du Clavier bien Tempéré, les numéros 2 (BWV 847/1), 5 (BWV 850/1, 6 (BWV 851/1) montrent encore quelques signes de liberté d'écriture. Toutefois les derniers préludes du second Livre sont plus complexes et offrent moins de liberté à l'interprète car la texture contrapuntique y est plus développée (BWV 886/1, BWV 890/1).

Ainsi, il ne devrait venir à l'esprit d'aucun interprète de jouer en mesure le prélude 21 (BWV 866/1) qui consiste en une toccata dans la plus pure tradition germanique du nord.

Contrairement aux idées reçues, la liberté de l'interprète était plus grande au dix-huitième siècle qu'à l'époque romantique. La technique de l'improvisation y était plus largement répandue. Les origines de ce type d'œuvre remonte à Louis Couperin. La notation des préludes libres de Louis Couperin se résume à la plus simple expression. Elle consiste en une succession de rondes enveloppées par quelques liaisons qui structurent les différents pôles harmoniques de l'oeuvre. Cet hommage à J. J. Froberger en témoigne éloquemment.

Il faut vraiment être extrêmement averti du « code » pour rendre à cet embryon de notation une musique qui soit vraiment digne d'intérêt. Heureusement, il y a le modèle: la réalisation de J. J. Froberger qui — avec son esprit tout germanique — résoud cette équation en réalisant en grande partie le travail pour l'interprète.

 

 

Il semble que les allemands, à cette époque, faisaient moins confiance au musicien et qu'ils préféraient écrire le bon goût plutôt que de le laisser à la pleine responsabilité de l'excécutant comme semble le supposer la tradition en France. Je souligne qu'à cette époque l'europe culturelle — en tous cas — était déjà réalisée. On se plaisait à rendre hommage à des collègues en citant même ses sources. Je n'ose imaginer aujourd'hui une telle pratique qui vaudraient à ces audacieux « emprunteurs » des notes d'avocats faramineuses.

Une bonne compréhension de ce type de musique ne relève pas du cursus des études de piano mais est directement liée au contexte spécifique des études de clavecin et d'orgue. Dès lors, il n'est pas étonnant de découvrir les interprétations du premier prélude en do majeur du second livre du Clavier bien Tempéré par S. Richter ou G. Gould dont la compréhension du texte vient en droite ligne d'une culture purement pianistique enseignée au dix-neuvième siècle.

Je vous invite instamment à réécouter les interprétations de S. Richter et G. Gould, deux monstres sacrés, deux références incontestables dans l'exécution du Clavier bien Tempéré.

Tous deux rendent cette musique avec un conservatisme tout mesuré, digne d'un métronome. Ils n'entrent pas dans le texte qu'ils transforment en un exercice de solfège appliqué. Malgré tout le respect que l'on doit à ces deux génies du piano il faut bien admettre et ne pas craindre de dire qu'une telle compréhension de ce prélude engendre l'ennui le plus profond.

Il faut remonter aux racines de l'art de J.-S. Bach pour bien appréhender cette oeuvre.

H. Keller avait bien compris qu'il s'agissait d'une pièce improvisée mais il faisait référence à G. Frescobaldi en disant : Ce prélude emprunte la forme d'une « Toccata di durezze e ligature », c'est dire qu'il se présente comme une improvisation.

 

Les valeurs de notes dans le prélude de J.-S Bach sont purement caractéristiques d'une rythmique roccoco dont on pourrait considérer que la valeur de base est la double croche alors que G. Frescobaldi utilise des valeurs de notes plus longues. Je pense que ce prélude ne fait pas référence au compositeur italien mais nous vient en droite ligne d'un L. Couperin par l'intermédiaire de J. J. Froberger ou d'un D. Buxtehude.

Déjà le prélude de J.-S. Bach débute par une envolée digne de celles qui introduisent les différents préludes et toccatas que j'ai cité au début de cet article et qui témoignent déjà d'une volonté de se libérer de la métrique dans laquelle il faut bien insérer le texte. Les valeurs de notes sont identiques ou encore cette rythmique « chaloupée » de la quatrième mesure qui appelle à une lecture déhanchée du texte. On peut encore souligner certaines chutes telle celle de la mesure 6, qui reproduit les schémas caractéristiques des pièces improvisées de ses deux illustres prédécesseurs.

 

 

J.-S. Bach tout comme J. J. Froberger — en bon pédagogue — écrit et réalise pour l'interprète l'essentiel de l'improvisation. Il nous encourage ainsi à nous libérer du texte et nous montre la voie à suivre. Toutefois ceci ne constitue encore qu'une base à musiquer, un canevas, un guide, et rien n'empèche le musicien de gloser encore davantage comme peuvent encore en témoigner les différentes versions laissées par le compositeur.

Alors, ne boudons pas notre plaisir et puisque le Maître nous y invite réinventons cette musique en l'interprétant sans observer aucune mesure en lui rendant son caractère improvisé qu'elle n'aurait jamais dû quitter !

 

Claude Charlier
décembre 2011

La partition traditionnelle

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Dimanche 5 Janvier, 2014 14:04

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