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Rainer Krenstetter magnifie
le « Tschaikowsky » du
chorégraphe Boris Eifman
au Staatsoper de Berlin

Par Jean-Luc Vannier

 

Tschaikowsky, Staatsballet.Tschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss.

Dans une lettre adressée à sa « chère amie » et correspondante Nadejda von Meck en février 1878, Piotr Ilitch Tchaïkovski lui décrit sa souffrance de « n'avoir jamais vécu la plénitude du bonheur de l'amour ». Il ajoute que, contrairement à nombre de ses amis, il se dit « convaincu » que la musique est « seule capable d'en restituer toute la puissance ». Cette simple phrase résume la ligne directrice du « Tschaikowky » ou « Le mystère de la vie et de la mort » du chorégraphe et metteur en scène Boris Eifman et du Staatsballet, présenté vendredi 3 mai, au Staatsoper de Berlin.

Tschaikowsky, Staatsballet.Tschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss.

Sur différentes œuvres du compositeur interprétées en live — pas de sonorisation crachotante au Staatsoper ! — par l'Orchestre de la Staatskapelle de Berlin sous la magistrale direction de Robert Reimer, ce travail qui valut à son créateur lors de la première à Saint-Pétersbourg le 12 septembre 1993, de véhémentes manifestations d'hostilité, vise, selon lui, à montrer « la vérité sur le secret, le dilemme et la raison d'être de cet homme…empêtré dans des conflits de culpabilité… et de confusion entre idéal et réalité ».

Tschaikowsky, Staatsballet.Tschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss.

Le classicisme de l'acte I consiste sans doute à éclairer toutes les pesanteurs sociétales — la famille, les bourgeois de Saint-Pétersbourg — qui enserrent  l'existence du héros superbement interprété par le soliste Rainer Krenstetter. Un martyr souffrant, balloté au gré de ses pulsions et littéralement agi par la vie comme l'illustre une imposante scène où, porté par ses « démons », il adopte, jambes repliées, la pose d'une crucifixion. La chorégraphie décrit ses terribles terreurs nocturnes dues, selon de nombreuses biographies, à la froideur affective de sa mère, ses rencontres imaginaires avec la sorcière Carabosse, superbement interprétée par Elisa Carrillo Cabrera qui joue aussi sa confidente Nadejda von Meck, ou bien encore la découverte de son alter ego, son « autre en soi » puissamment dansé avec toute la dose de séduction requise à son égard par Ibrahim Önal.

Tschaikowsky, Staatsballet.Tschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss.

En fin de première partie, la cérémonie « étouffante » du mariage de Tchaïkovski avec Antonina Milioukova (fascinante Krasina Pavlova) accentue le paroxysme de la torture vécue par l'auteur du Lac des Cygnes, tenté peu après par le suicide. Un chef-d'œuvre dont Boris Eifman réussit brillamment à suggérer comment cette créativité artistique résulte d'un déplacement de l'énergie pulsionnelle du compositeur par la sublimation.

Tschaikowsky, Staatsballet.Tschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss

La gestuelle semble toutefois se libérer dans la deuxième partie consacrée à la vie adulte du compositeur en intégrant davantage de modernité : claquements de mains, autonomie évolutive des danseurs, rencontres plus articulées des corps où bras et jambes offrent l'occasion de postures scéniques à peine esquissées, furtives. Une scène admirable montre notamment Tchaïkovski rêvant d'un jeune couple effectuant un pas de deux d'une rare fraîcheur et nourri d'une extrême sensibilité (Martin Arroyos et Marina Kanno). Le moment du « salon de jeux » accélère le rythme et la dynamique, déjà soutenus, avec le surgissement d'un joker (prise de rôle très réussie pour Alexander Shpak). Reste que l'énigme de la mort à 53 ans du compositeur russe n'est pas résolue dans cette chorégraphie. Seules comptent finalement, puisque le mélomane ne cesse aujourd'hui encore d'en jouir, les défaillances de ses « amours terrestres ».

schaikowsky, StaatsballetTschaikowsky, Staatsballet. Photographie © Bettina Stöss

 

Berlin, le 4 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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