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Hippolyte et Aricie au Palais Garnier
ou le degré zéro de la mise en scène
13 juin, Opéra de Paris

Par Frédéric Norac

 

Disons le d'emblée : notre vision d'Hippolyte et Aricie restera à jamais marquée par le souvenir de la mise en scène de Pier Luigi Pizzi au festival d'Aix-en-Provence 1983, vécue sur place comme un moment de pure magie et comme une véritable fête baroque, tout à la fois visuelle, musicale et chorégraphique.

En comparaison, l'approche archéologique qu'en propose la production de Toulouse 2009, reprise ce mois-ci au Palais Garnier, paraît un rien compassée et laisse une impression de reconstitution informée mais un peu laborieuse, au moins du prologue à la fin du deuxième acte. Les options esthétiques —  décor de toiles peintes, jeux de coulisses en trompe–l'œil, éclairages recréant la pénombre et les sensations d'un éclairage naturel « à la bougie » — finissent certes par trouver une véritable dimension picturale dans la deuxième partie de l'œuvre mais il faut bien avouer que la direction d'acteurs se révèle d'une éprouvante convention, les costumes souvent ridicules (Ah ! ce pauvre Hippolyte et son malheureux carquois) et les mouvements des chœurs comme les entrées et les sorties d'une décourageante platitude.

Peut-être cette impression est elle à mettre partiellement au compte des dimensions du Palais Garnier, peu adapté à ce type d'approche et qui eût trouvé un meilleur cadre dans une salle plus réduite comme l'Opéra-Comique.

La mise en scène n'est pas seule responsable de notre frustration. On a du mal à comprendre comment avec ce somptueux effectif orchestral et des musiciens d'excellent niveau (encore que ses vents ni ses chœurs ne soient pas toujours irréprochables), Emmanuelle Haïm arrive à produire un flux musical continu aussi plat, décoloré et sans contraste. Le langage de Rameau est autrement plus abrupt et viril dans ses ruptures, la tonalité de ses couleurs orchestrales plus vive et plus originale. Cette vision, certes cultivée et pleine de références, secrète ennui et impatience chez le spectateur qui sait que sous l'apparent archaïsme d'une partition ancrée dans le langage de la tragédie lyrique, déjà anachronique à la création, couvent les braises d'un véritable élan dramatique que savait, ô combien en son temps faire vibrer John Eliot Gardiner.

La vie qui manque au spectacle devrait lui venir au moins de l'élément chorégraphique mais le travail de Natalie Van Parys sur les suites de danse n'arrive pas à distinguer les grâces des suivants de l'Amour des danses des furies infernales et les condamne tous aux mêmes mouvements uniformes, mécaniques et répétitifs.

Heureusement, comme souvent, une fois passée la première déception et les partis pris de la mise en scène acceptés, une incontestable poésie, due très largement au raffinement des décors d'Antoine Fontaine et aux subtiles lumières d'Hervé Gary, réussit à sauver les trois derniers actes, plus convaincants déjà en eux mêmes peut-être au plan théâtral.

La distribution se recommande par ses qualités idiomatiques. La diction ici est remarquablement soignée même chez les non-francophones mais, au plan vocal, certains éléments sont d'une faiblesse inacceptable. Au prologue, Manuel Nunez Camelino s'asphyxie littéralement dans la tessiture de haute contre du Suivant de l'amour et se révèle à peine meilleur en Mercure. La Diane d'Andrea Hill peine à trouver l'intonation et chante au Prologue avec une voix désagréablement voilée. Quant à l'Hippolyte de Topi Lehtipuu, son émission contrainte laisse entendre une détérioration inquiétante de ce qui fut pourtant un des plus jolies voix de ténor aigu des dix dernières années et il gâte pratiquement toutes les scènes où il intervient. Pour le reste, on peut apprécier la fraîcheur et le style d'Anne-Catherine Gillet qui manque un peu de lyrisme en Aricie et dont le haut de la voix souffre d'un léger vibrato. Sarah Connolly possède tous les atouts vocaux d'une excellente Phèdre mais ne trouve toute la mesure de son personnage que dans la grande déploration de l'acte iii. On citera encore parmi les meilleurs éléments la Prêtresse d'Aurelia Legay, l'excellent Pluton/Neptune de François Lis, le délicieux Amour de Jaël Azzaretti, particulièrement brillante dans les vocalises de « Rossignols amoureux », et surtout l'extraordinaire Tisiphone de Marc Mauillon, jamais aussi convaincant que dans les rôles de caractère.  Salomé Haller montre aussi de fascinantes qualités de tragédienne dans les quelques répliques d'Oenone au retour de Thésée.

La leçon de chant et la seule performance à crever vraiment l'écran de la première à la dernière note viennent du Thésée impérial de Stephane Degout. Le baryton infuse à chaque mot, chaque inflexion, un engagement sans réserve, une coloration pleine de subtilité qui lui permettent d'incarner vraiment son personnage et de sortir du registre de la simple reconstitution, si aboutie soit-elle. Chacune de ses apparitions reste un grand moment et de chant et de théâtre et, pour sa seule prestation, ce spectacle mériterait d'être vu.

Frédéric Norac

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